Before Sunrise (1995), Before Sunset (2004)


Before Sunrise (1995), Before Sunset (2004)

Grâce à une maîtrise quasi magique du temps, Richard Linklater livre un diptyque réaliste et profondément romantique.

Article de Pamela Messi



En quelques heures passées à arpenter les rues de Philadelphie avec une inconnue, Richard Linklater (Dazed and confused ; A Scanner darkly…) eut l’idée de Before sunrise (1995). En onze jours, il en boucla le scénario, assistée de Kim Krizan, une de ses anciennes actrices qui apporta sa "part de féminité" aux lignes de dialogue. Le plus long fut de « caster » les acteurs – neuf mois. Le tournage, lui, dura à peine deux semaines. Des précisions utiles pour se mettre au rythme d’un cinéaste autodidacte, peu soucieux des codes hollywoodiens, dont la plus grande qualité est de défier le temps qui passe avec l’insolence propre aux indécrottables romantiques.

Ses deux héros s’appellent Jesse et Céline. Il (Ethan Hawke) est Américain, un peu paumé et trimballe son sac à dos dans les capitales européennes pour oublier une rupture toute fraîche mais pas si douloureuse. Elle (Julie Delpy) est Française, intello un peu poseuse et rentre d’un voyage en Pologne chez sa grand-mère. Leurs regards se croisent dans un train en provenance de Hongrie. Vienne, cinq minutes d’arrêt. En quelques secondes, Jesse convint Céline de descendre avec lui et de passer en sa compagnie les vingt-quatre prochaines heures, avant son retour aux Etats-Unis. Durant cette unique journée – pour nous, 1h45 – Jesse et Céline discutent, marchent, s’observent, se découvrent, se taquinent, s’embrassent, tombent amoureux… (pas nécessairement dans cet ordre), sans se faire la moindre promesse.




Les (rares) critiques qui s’élevèrent contre le film lors de sa sortie portèrent essentiellement sur la crédibilité du scénario. Quelques sceptiques doutèrent de la possibilité de voir deux êtres passer en si peu de temps du total anonymat à la plus grande intimité et ressentir aussi fortement toutes les étapes d’une relation (désir - réalisation - perte). Ils oubliaient combien l’absence de repères – géographiques, humains – peu désinhiber des corps esseulés : ce n’est pas pour rien que Linklater a placé la rencontre à l’étranger, en terrain neutre et inconnu pour ses deux protagonistes. Céline et Jesse sont d’ailleurs les premiers conscients de l’improbabilité statistique de voir leur amourette perdurer dans la "vraie vie". A tel point qu’ils refusent de s’échanger adresses et numéros de téléphone, pari pourtant risqué en cette cruelle époque pré-Facebook.


Une bulle spatio-temporelle à ciel ouvert


En fait, la question n’est pas tant de comprendre comment ces deux-là parviennent à tisser une relation aussi forte en un temps limité, mais comment Linklater réussit à nous impliquer autant dans leur histoire. Sans doute grâce à sa maîtrise quasi magique du temps. A la minute où Céline et Jesse décident de descendre ensemble du train – sans préméditation et sans prévenir qui que ce soit –, ils se détachent temporairement du monde pour créer un temps qui n’appartient plus qu’à eux. Le lendemain d’ailleurs, alors que leurs pas les mènent vers la gare où Céline doit repartir pour Paris, elle se plaindra de cette désagréable impression de retomber dans le "temps réel". Entre ces deux moments, Linklater utilise la spontanéité de ses personnages pour brouiller nos repères spatio-temporels et jongler avec le présent (physiquement incarné par des personnages omniprésents à l’écran), le passé (ils se questionnent sur tout et n’importe quoi, depuis leurs premiers émois sexuels aux ambitions que leurs parents avaient pour eux) et le futur, à travers des non-dits permanents puisque aucun des deux n’ose avouer qu’il rêve de donner une chance à leur histoire.

Vienne était bien le décor idéal pour voir naître une telle romance : dans cette ville carrefour au charme suranné, certaines rues, certains lieux – comme le Café Sperl, où le couple se livre au cours d’une fausse conversation téléphonique – semblent n’avoir pas bougé d’un iota depuis au moins un siècle.

Notons que l’action se déroule un 16 juin et qu’une tradition irlandaise veut que l’on célèbre en ce "Bloomsday" le roman le plus célèbre de James Joyce, Ulysse, dont les péripéties fictives se déroulent à cette date. La coïncidence – si c’en est une – est amusante à souligner dans la mesure où Ulysse présente une des tentatives littéraires les plus radicales d’accorder l’échelle du temps d’un roman à celle de la vie humaine.

Mais Linklater a beau se jouer du temps, il ne peut le stopper complètement et le 17 juin arrive finalement. Ce n’est que sur le quai, alors que le train s’apprête à partir, que les deux amants se posent sérieusement la question de l’avenir. Pris au dépourvu, ils concoctent un plan de retrouvailles bancal : dans six mois exactement, ils jurent de se retrouver à cet endroit précis.


Cynisme vs romantisme

Céline et Jesse honoreront-ils leur promesse ? "Ce que vous répondez à cette question est un bon test pour savoir si vous êtes cynique ou romantique", lâchait sans doute l’impitoyable Richard Linklater à tous ceux qui l’interrogèrent dans les années qui suivirent Before sunrise. C’est en tout cas ce que répond Jesse aux journalistes qui insistent pour connaître la fin de son premier roman (l’histoire d’un couple d’une nuit qui rêve de se reformer six mois plus tard…), au tout début de Before Sunset (2004).

Neuf ans plus tard donc, Jesse, devenu écrivain à succès, est de passage à Paris pour la promotion de son livre quand Céline entre dans la librairie américaine où il donne une lecture (la charmante "Shakespeare and company", dans le quartier latin). Comme si de rien n’était le couple se reforme et reprend sa marche presque là où il l’avait laissée (ils commencent par se poser dans un café mais semblent incapables de se réaccoutumer l’un à l’autre en position assise et séparés par une table). La Seine a remplacé le Danube, Céline a perdu un peu de ses rondeurs de madone et Jesse a les traits tirés d’un homme qui passe ses nuits à réfléchir. Mais en dehors de cela, rien n’a changé et leur discussion est aussi fluide qu’autrefois.

 


Retrouver ces deux personnages auxquels on s’était tendrement attaché procure un plaisir intense, renforcé par le jeu d’ Ethan Hawke et Julie Delpy qui nourrissent leurs personnages avec plus de conviction encore, forts, sans doute, de leurs propres fêlures. Mais Before Sunset n’est pas une simple suite motivée par un désir nostalgique : le film réalise le tour de force de transformer rétrospectivement son premier volet ainsi que toutes les conclusions que nous en avions tirées.

Cette fois, les ex-amants n’ont que deux heures à peine (avant le retour de Jesse à New-York) pour s’observer, se toucher et plus si retour des affinités. Leur bulle spatio-temporelle est plus fragile encore que par le passé. Il faut faire vite, s’excuser pour les blessures occasionnées, tout avouer – un mariage sans intérêt, une incapacité à s’engager… – et se décider : partir ou rester.

Quand Jesse raccompagne Céline au prétexte de l’entendre jouer un morceau de guitare, on se prend à compter les minutes restantes en espérant que l’avion partira sans lui.

On frémit en retenant son souffle quand Céline lui chantonne "Juste une petite valse", composée en secret pour lui, "little Jesse".

On oublie définitivement le temps quand pour masquer sa gêne, Céline s’éloigne de quelques mètres et se trémousse au rythme de "Just in time", de Nina Simone. "Baby you gonna miss your plane" *, fredonne-t-elle en imitant la voix de la diva. "I know" **, murmure Jesse qui la dévore des yeux et nous laisse ivre d’espoir face à la possibilité d’un happy end bien mérité.


* "Bébé, tu vas manquer ton avion"
** "Je sais…"


Fiche du film


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