Hardcore (1979)


Hardcore (1979)

Vu d'aujourd'hui, le second long métrage de Paul Schrader souffre comme peu d'autres films du poids des années. Constat de kitsch n'éludant pas un point plus problématique encore : son assez flagrante nullité cinématographique.

Article de Sidy Sakho



Le Coin du cinéphile, rubrique dont la raison d'être reste d'apporter, sinon un regard toujours neuf sur les classiques, tout du moins une proposition d'actualisation du regard sur des sous-genres et auteurs souvent mésestimés, peut s'avérer aussi le lieu des plus cruelles réévaluations. Ainsi y-a-t-il certaine gêne à prévenir d'emblée que cet article sera – au même titre que celui sur Affliction – le lieu d'une franche non adhésion, d'un rejet sans mesure d'au moins deux films réalisés par l'un des plus importants scénaristes du « Nouvel Hollywood », j'ai nommé Paul Schrader. Car oui, revoir aujourd'hui un film tel que Hardcore (1979) est surtout l'occasion de mesurer à quel point certains cinéastes (en l'occurrence Schrader, mais bien d'autres infiniment plus estimés) peinent parfois à trouver le juste équilibre entre élection d'un « grand sujet » et « mise en scène » de ce sujet. Ainsi, Hardcore s'appréhende-t-il désormais entre rictus devant son esthétique kitschissime (peu de films seventies ont pris un tel coup de vieux !) et malaise profond devant l'évidente absence de point de vue de Schrader sur son sujet (la pornographie, son industrie, le rapport au sexe d'un homme de confession calviniste...). Pour dire les choses franchement : Hardcore est tout simplement nul, mal fichu, à peine sauvé par la peu discutable qualité du jeu (mais est-ce une surprise ?) de l'impeccable Georges C. Scott. Aussi, deux approches semblent possibles pour ouvrir cette nullité à la possibilité d'une situation, d'un replacement « auteuriste » sans lequel tout serait définitivement joué.

Le chaud / le froid

Premier abord, celui – voisin finalement de l'escapade de Van Horn, patron respectable d'une usine du Michigan, dans les bas-fonds californiens, à la recherche de sa fille unique disparue – de la découverte mi-inquiète mi-fascinée d'un monde quasi apocalyptique, oppressant, dont les bases ne reposeraient sur rien d'autre que l'annihilation de toute demande par une offre agressive de sexe à tous les coins de rue. La question du désir et de l'amour s'y voit d'emblée amputée de l'exposition et l'étalage du corps : tout est à prendre ou à laisser ; moyennant finance, le client-roi, beau ou laid, habitué ou de passage, a la garantie de disposer du temps nécessaire à la seule satisfaction de ses vices et pulsions les plus enfouis (cf les premières séquences confrontant Van Horn, à la recherche de sa fille, au langage mécanique et tarifaire des prostituées et responsables de sex shop). Si le fait que le père-enquêteur ait autre chose en tête que de se laisser prendre au jeu du tout sexuel n'a en soi rien d'irréaliste, le souci pour qui observe ces scènes se situerait plutôt au niveau du constat paradoxal de leur parfaite absence de « corps ». Que dire sinon que le milieu n'étant ici approché ni du point de vue (a priori hostile, méfiant, voire apeuré) de Van Horn, ni dans celui d'une pleine adhésion de Schrader à ses images, la place du spectateur se retrouve assez vite comme diluée dans un non-lieu, un bien peu confortable « nulle-part ».

À tout prendre, on se dirait même que le choix d'un plus franc manichéisme (l'homme de foi, vecteur des plus hauts préceptes religieux, confronté aux feux de la débauche, à l'enfer de la chair) n'aurait pas été pire. Aurait au moins eu le mérite d'être un choix, surtout. Tout dans ce Los Angeles est censé tendre vers le chaud (au sens commun de la moiteur de l'atmosphère californienne et d'une sexualité animale à tous les étages), voire le torride, mais rien pourtant ne transpire de l'extrême platitude des images. Van Horn apparaît au final, face à l'agressivité de cet univers, moins comme l'homme de vertu froid et rigoriste qu'il est supposé être à l'origine que comme le simple cache-misère d'une fiction anesthésiée. Hardcore laisse ainsi d'autant plus froid que ni le cinéaste ni son personnage ne semblent jamais inquiétés par ce que l'un exhibe, ce que l'autre traverse. Dénué de moral, le milieu du porno ? Autre absolu des grandes valeurs de la communauté calviniste chaleureusement brossée dans les premières minutes (de très loin les meilleures, les plus « habitées » du film) ? Pas vraiment, non. Simple exotisme permettant à Schrader de s'essayer à une forme d'expérimentation « ton sur ton », entre un certain type d'éclairage (la lumière naturelle des petits matin du Michigan, l'infinie et immémoriale blancheur d'une neige que l'on devinera comme significative d'une certaine pureté originelle) et son hypothétique envers (les néons rouges et autres artifices des nuits noires de Los Angeles) plutôt. Surtout, monde interdisant à l'oreille l'éploiement du chant country du générique au profit de la musique plus froide et anxiogène, très synthétique (et surtout bien plus porteuse d'angoisse que les images qu'elle couvre) de Jack Nitzshe.

Second degré ?

Second abord – susceptible sans doute d'atténuer un peu les très grandes réserves inhérentes à la (re)vision de ce drôle de film –, plus indulgent, celui du décalage. Plus clairement, celui d'une prise de distance de toute manière indispensable au suivi d'une intrigue dénuée de montée en puissance dramaturgique, plate jusqu'en sa résolution même (assez consternante, il faut bien le dire). Hardcore, deuxième film seulement, après le très correct Blue Collar (1978), du scénariste d'au moins deux masterpieces du frère d'arme Martin Scorsese (le palmé Taxi Driver, en 1976, dont le sujet n'était pas si éloigné... mais tellement mieux « traité », d'un strict point de vue cinématographique ; Raging Bull en 1980), est en effet par certains aspects porteur d'une dimension comique d'autant plus notable que manifestement volontaire. Prenons par exemple Mast (joué par Peter Boyle, sosie assez hilarant de Marlon Brando), le détective engagé au départ par Van Horn pour retrouver sa fille et se révélant assez vite lui-même grand amateur de films « hardcore ». Dès ses premières répliques, ce dernier est prometteur d'une vision plus biaisée du drame, entend certes la détresse de son commanditaire (bien qu'il ne semble pas y apporter plus de compassion que ne l'exige le prix de son emploi : « 750 dollars par semaines. Il y a moins cher, certes, mais meilleur ? »), mais ne s'interdit pas d'aborder l'enquête sous l'angle de la jouissance et du profit. Personnage donc symbolique d'un possible écart de Schrader par rapport à son sujet, mais hélas peu significatif en regard de l'« essentiel » du film.

Autre accroc dans la couture archi transparente de la trame scénaristique de Hardcore : la tentative un peu bouffonne d'infiltration du milieu par Van Horn. Se rendant compte qu'il ne lui serait pas possible d'obtenir la moindre information par le biais d'une enquête à visage découvert, celui-ci optera (suite à sa violente éviction d'un sex-shop et au constat du manque de fiabilité de Mast) pour la méthode plus « cinégénique » de l'infiltration. Lunettes noires, grosses moustache, tenue folklo à l'appui, Van Horn devient alors le temps de quelques séquences une véritable figure de comédie. Apothéose ? La longue scène du casting, où défilent dans sa chambre d'hôtel divers spécimens de hardeurs (un étalon noir, un blondinet bien membré, un freluquet tête à claque...) en vue d'un projet virtuel de sous-produit 8 mm comme il en circule à peu près tous les jours et à foison dans les environs. Si l'efficacité comique est peu contestable, cette scène n'en demeure pourtant pas moins assez incongrue, au vu des intentions clairement « dramatiques » à l'origine de ce Hardcore. Comme si Schrader se rendait lui-même compte, en cours de film, que le canevas simpliste de son scénario (un père plonge dans l'enfer de la pornographie pour en faire sortir sa fille mineure) ne pouvait suffire à garantir à son film une articulation narrative et une maîtrise esthétique tenables sur la durée. Faire de Hardcore davantage ou un peu moins que son drame. L'ouvrir ici et là aux promesses d'une lecture plus « décalée », peut-être plus complexe que ne semblait le promettre son engagement initial pour, qui sait, s'assurer d'un minimum de réactivité du public... quitte à ne jamais réfléchir réellement à la plus logique intégration de ce décalage et cette complexité dans le corps bien sûr dominant dudit drame.

Rien à voir ?

Ainsi est-il peu aisé, décidément, et ce quelle que soit la (bonne) volonté qui est la nôtre de n'évaluer ce film qu'à la hauteur de l'œuvre pourtant d'importance de Paul Schrader – les autres textes de ce Coin du cinéphile le montrent –, de voir en ce Hardcore plus que ce qu'il donne. À savoir, pas grand-chose. Silence sera fait sur le positionnement moral réel de l'auteur quant à la pornographie (sujet qui d'évidence le préoccupe, vu qu'il réapparaîtra plus tard dans l'œuvre, notamment dans son récent Autofocus – 2003, retraçant la vie sulfureuse de Bob Crane, acteur star de la série TV culte Papa Scultz) ainsi que sur le traitement assez superficiel de la relation pourtant prometteuse d'ambiguïté s'instaurant entre Van Horn et une pute blonde au grand cœur. Silence ? Indifférence : y-a-t-il beaucoup à dire de ce qui de toute manière ne s'incarne jamais, sinon à travers les mots conclusifs d'un Mast soudain bien sage : « Rentrez chez vous, Van Horn, ce monde n'est pas le vôtre. »






Fiche du film


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