The Blade (Dao, 1995)


The Blade (Dao, 1995)

Personnage important de la Nouvelle Vague hong-kongaise, Tsui Hark fait des films d'arts martiaux impressionnants et innovants. Dès les années 80, les regards asiatiques se tournent vers l'Amérique. Toute l'ambition de Tsui Hark est de donner un second souffle au cinéma local sans pour autant se détourner des genres traditionnels de HK, tels le Wu xia pian (film de sabre) auquel appartient The Blade (1995).

Article de Charles Beaud



L'histoire de The Blade est celle de Ding On, qui quittera la forge de son père adoptif pour partir à la recherche du meurtrier de son vrai père, assassiné par le très redouté « homme au sabre ». Dans ce film ultra-spectaculaire, Tsui Hark met en scène un monde violent et barbare où les hommes sont victimes « du champ de l'emprise ». Bien souvent, le réflexe de parler uniquement de la violence des êtres inclue l'omission du sujet plus profond de son emprise sur l'Homme. Il faut dire que la conséquence est parfois plus facile à discerner que sa cause...

Une violence omniprésente

The Blade affiche un monde où tout est violence. Une violence quelquefois gratuite, qui satisfait le sadisme des hommes comme en témoigne la scène au début du film où un chien est pris au piège alors qu'il voulait simplement se nourrir. Même les lieux du long métrage participent à cette omniprésence de la brutailté. En effet, une grande partie du film se déroule dans la fabrique d'armes du père adoptif de Ding On. The Blade est semblable à la vision du monde de la narratrice, Siu-Lung, la fille du forgeron, confirmant l'idée d'une société violente, lorsqu'elle prétend que l'existence est un combat entre le Bien et le Mal. L'univers de The Blade n'est régi par aucune instance. Illustration de cette situation : le sort terrible, au début du film, dont est victime le moine, personnage endossant le symbole de l'autorité spirituelle. Dans un monde sans règles ni dialogues, les relations humaines sont au mieux faites d'agressivité et se structurent par des rapports de force incessants.

The Blade est donc une succession de combats sanglants et spectaculaires. Deux façons de mettre en scène le conflit s'opposent. Au début du film, le moine lutte contre les voyous qui agressent les filles. Les plans se succèdent sans cohérence, la caméra filmant en fait un remue-ménage. La brutalité est donc source de chaos, puisqu'à l'image de la caméra de Tsui Hark, elle est incontrôlable. La scène finale, au contraire, présente un combat spectaculaire retranscrivant la rapidité du mouvement par celle de l'enchaînement des plans. Ce surdécoupage et l'ajout de ralentis présentent de façon soignée l'affrontement final. Une touche esthétique tendant à clore son long métrage en beauté.


Cette ultime lutte revêt ici son importance par le fait que c'est celle où s'affrontent explicitement le Bien et le Mal. L'homme au sabre est la représentation de l'exercice de la loi du plus fort. Rackets et meurtres font partie de son quotidien. Mais The Blade va amener à cette morale : la justice existe bien sur terre mais dépend des cieux. À la fin du film, la narratrice conclut ainsi : « Dieu punit ceux qui sèment la violence et la mort ».

Le fil conducteur du film : le champ de l'emprise

Si le monde est d'une telle violence, c'est que les hommes sont victimes du champ de l'emprise – surtout familiale –, véritable fil conducteur de l'histoire. The Blade montre, par le cheminement du scénario, la vengeance de Ding On qui part à la recherche de l'assassin de son père. Les fils se doivent de venger leurs ancêtres. Echapper au devoir familial est impossible et pousse même Ding On à élaborer une technique qui lui permettra de surmonter son handicap et ainsi atteindre son objectif.


La vision du monde présentée par The Blade est d'abord liée à celle de Siu-Lung, qui est la première victime de ce champ d'emprise : c'est une femme. Et les femmes sont victimes d'un monde dominé par les hommes. La narratrice est condamnée, par un effet d'ascendant, à attendre chaque année le retour de Ding On en espérant que celui qu'elle aime daigne rester. Ici, il s'agit de l'emprise amoureuse qui conditionne les rapports entre les hommes et les femmes. Les premiers violentent les secondes : humiliations publiques, tromperie et séquestration de Siu-Lung par Tête d'Acier.

Entre deux continents

Avant de partir pour les Etats-Unis en 1997 et réaliser deux films décevants (Double team et Knock off), Tsui Hark a décidé de revisiter un des films les plus influents du cinéma asiatique, qui a véritablement transformé l'industrie cinématographique HK et surtout le Wu xia pian. The Blade est en fait un remake (assez libre d'ailleurs) de One-armed Swordsman (1966) de Chang Cheh. Face à la popularité des films de samouraï japonais, Chang Cheh a choisi de mettre en scène l'héroïsme du chinois qui, même amputé, continue à se battre. Et tout cela, dans une violence et une effusion de sang bien supérieures à The Blade, dont les combats sont plus rapides que dans l'original.

Pourtant, le scénario assez simpliste de The Blade, sa vision binaire du Bien et du Mal, son happy-end et sa succession d'actions spectaculaires font quelquefois penser à un film hollywoodien. Le réalisateur hongkongais ne cache pas ses influences et son attrait pour le cinéma américain. D'ailleurs, c'est en voyant Star Wars que Tsui Hark a décidé de faire des films encore plus spectaculaires. De son côté, le cinéma américain gagnerait à sortir de son autisme et de sa prudence économique pour diffuser des influences externes au large public qu'il est capable de toucher. Certes, John Woo a « réussi » aux États-Unis, mais en acceptant d'adapter son cinéma (et quelque part le travestir) au public américain. Tsui Hark, plus fidèle à son cinéma, y connaitra à l'inverse un cisant échec.


The Blade présente un Moyen-Âge sombre et anarchique, où le dialogue a été remplacé par la violence et la barbarie. Tout ceci, dans le cadre de la logique fataliste d'un perpétuel combat entre le Bien et le Mal. Si le film est une suite d'affrontements, il n'en perd pas pour autant son intérêt. En effet, les enseignements qu'il laisse sont intéressants, ne serait-ce que dans l'analyse de la mise en scène de la brutalité. Le long métrage présente également un intérêt esthétique par ses luttes d'une beauté captivante. The Blade, même s'il contient quelques longueurs, reste à découvrir, du fait qu'il appartient à un cinéma plus difficile d'accès car moins diffusé. Il faut dire qu'en Europe, le cinéma de Tsui Hark est tristement condamné aux cercles relativement fermés de passionnés....


Fiche du film


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