Scarface (1932) de Howard Hawks

Scarface (1932) de Howard Hawks

Un classique parmi les classiques, LE film de gangsters par excellence, Scarface est le premier coup de maître d’Howard Hawks, un film à l’image de son réalisateur : décontracté et résolument moderne.


Article de Marie Corberand


« J’ai l’impression que la famille Borgia est toujours vivante et qu’elle habite maintenant Chicago ». C’est ainsi que Howard Hawks affirme avoir convaincu le scénariste Ben Hecht de se lancer à ses côtés dans l’écriture d’un film de gangsters. Son idée : raconter l’histoire d’Al Capone, l’inceste en plus. Le film se déroule donc dans le Chicago du début des années 1930, sur fond de prohibition et de guerre des gangs et traite d’une histoire intemporelle : celle de la soif insatiable de pouvoir d’un seul homme, Tony Camonte alias Scarface. Petite frappe originaire de New-York, Camonte – l’acteur Paul Muni - est devenu l’homme de main du caïd Johnny Lovo, pour qui il met au pas l’ensemble des bootleggers des quartiers sud de Chicago. Capricieux, joueur, Hawks a voulu son Scarface puéril, inconscient face au danger et aux conséquences de ses actes. Tony joue au dur, terrorise qui s’approche trop près de sa sœur et trouve bientôt son patron trop « soft », ses ambitions trop étriquées. Il prend alors le pouvoir et cherche à contrôler l’ensemble des quartiers nord de la ville, courant ainsi à sa perte. 


 

Scarface est l’essence même du film de gangsters : ça castagne dur, les coups de mitraillette fusent et les tueries se multiplient, sous l’œil hilare d’un Paul Muni inspiré. Le rythme est haletant, les séquences se succèdent, courtes, coup-de-poing, à l’image de la scène d’ouverture, l’une des plus puissantes du film. Nous sommes à la fin d’une fête, le caïd en place, Big Louis, reconduit ses invités puis se dirige vers le téléphone. Une ombre se dessine par transparence, quelqu’un sifflote, quelques mots, un coup de feu et un cadavre, le premier mort d’une longue série. Sobre et efficace : on comprend en quelques minutes qu’on a à faire à un tueur sans scrupules qui vient de rompre l’équilibre précaire qui s’était instauré parmi les gangs de Chicago.

Produit indépendamment des studios par le milliardaire Howard Hughes, Scarface reste l’un des films préférés du réalisateur, qui dit avoir joui d’une totale liberté de création. Hecht et Hawks avaient par exemple pour mission d’adapter le livre d’Armitage Trail et de s’en servir comme trame narrative pour le scénario « Scarface » : ils n’en gardent quasiment rien. Réponse de Howard Hughes : « Vous n’avez gardé aucun des foutus éléments du livre dont j’ai acheté les droits. Mais c’est une histoire formidable. Mettez-vous-y tout de suite. »

Mais à vouloir mêler les Borgia à Al Capone, à vouloir inscrire une crapule dans l’histoire, Hawks se heurte violemment aux foudres de la censure de l’époque. Trop de morts, trop de coups de feu et trop de tragédie. Scarface ferait de Tony Camonte un héros moderne. Et tant pis pour l’interprétation de Paul Muni qui, sur les indications d’Howard Hawks, construit un Al Capone peu reluisant, un gosse certes attachant mais qui trépigne devant sa nouvelle mitraillette ou tue son meilleur ami sur un coup de sang. La sortie du film est retardée de plusieurs mois, les censeurs exigent l’insertion de cartons d’avertissements en guise de prologue : « Voici un témoignage contre la loi des gangs en Amérique, et l’indifférence négligente des pouvoirs publics. Qu’allez-vous faire à ce propos ? ». Les mêmes censeurs exigent qu’une nouvelle fin, montrant le procès et l’exécution de Scarface, soit tournée. Et si la version du film qui circule aujourd’hui montre à nouveau la fin originelle, subsistent quelques séquences dont le réalisateur nie avoir été pour quoi que ce soit – notamment les discussions de citoyens révoltés appelant à la mise en place de la loi martiale pour lutter contre la guerre des gangs
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Malgré toutes ces difficultés, Scarface est le grand succès cinématographique de l’année 1932 et reste encore aujourd’hui une histoire intemporelle, moderne, facilement transposable comme cela a été le cas avec le Scarface de Brian de Palma. Le roi des pastiches réalise un film fleuve qu’il dédit d’ailleurs à Ben Hecht et Howard Hawks. Avec cette bonne idée de départ de placer ce nouveau Scarface dans le milieu cubain en lutte pour le contrôle de la cocaïne, de Palma conservera précieusement toutes les trouvailles du duo Hawks-Hecht, jusqu’au fameux slogan publicitaire lourd de promesses et de dangers qui accompagne l’ascension puis la chute des deux Tony : « The World Is Yours ». Mais tandis que de Palma étoffe et étire – Le Parrain est passé par là – la sobriété et la finalement grande modernité du premier Scarface saute aux yeux. En se recommandant des Borgia, Hawks tapait déjà dans l’intemporel, mais sa mise en scène simple et efficace est un indice de plus du grand génie de ce réalisateur de l’âge d’or d’Hollywood.

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