"Il voulait trouver un musical à la française » - Agnès Varda

"Il voulait trouver un musical à la française » - Agnès Varda

Article de Marie Corberand

L’influence des musicals dans le cinéma de Jacques Demy – étude des "Demoiselles de Rochefort" et des "Parapluies de Cherbourg"


Dès Lola, son premier long-métrage, Jacques Demy avait en tête un musical en couleur. Le projet, jugé bien trop cher pour un réalisateur encore inconnu, deviendra finalement le film que l’on connaît, noir et blanc et composé d’un unique numéro de chant… Après avoir réalisé le beau et sobre La Baie des Anges, Demy revient à la charge et impose finalement à la productrice Mag Bogard, séduite par l’originalité du projet, Les parapluies de Cherbourg. Par la suite, Demy n’aura de cesse d’expérimenter le genre de la comédie musicale, oscillant entre ses influences américaines – Les demoiselles de Rochefort et Trois places pour le 26 - et un genre qui lui est propre, l’opéra mélodramatique – Les parapluies de Cherbourg et Une chambre en ville.


Demy l’Américain
 

Il faut remonter à l’enfance. Cinéphile, il fréquente le ciné-club de Nantes et s’éprend des comédies musicales américaines. C’est l’âge d’or des studios, et Hollywood produit en série des films de genre d’excellente qualité. Le musical est alors un genre typiquement hollywoodien, répondant à des codes bien précis : les numéros de chants et de danse sont entrecoupés de passages parlés, les films sont tournés en studios, se finissent bien souvent par un happy-end et reposent sur la magie de l’entertainment, tout l’héritage du théâtre de Broadway en quelque sorte !

Fasciné par le décorum et l’énergie dégagée par le musical, Demy lui rend hommage dans Les demoiselles de Rochefort. Il réussit l’impossible : faire venir le mythique Gene Kelly, l’icône des musicals, jusque dans les rues de Rochefort pour quelques numéros de claquettes et des dialogues en français! George Chakiris, le Bernardo de West Side Story, est également de la partie et prête sa silhouette gracile à la plupart des numéros de danse du film. Bref, dans Les Demoiselles, il y a tous les ingrédients pour faire une parfaite comédie musicale : des Américains, du chant et de la danse, un numéro de claquette, une célébration de la joie, un film qui chante « la vie et le cœur ».


     


Le musical à la française 

Mais dans la musique et les paroles du compositeur Michel Legrand, on ressent, même dans Les Demoiselles de Rochefort, un double-fonds qui n’est pas si rose. Finalement, le film est tout en tension et on frôle la catastrophe à chaque rendez-vous manqué… Si l’on prête attention aux textes des chansons, on y parle de vies libres et itinérantes, de filles-mères, des thèmes importants qui ressurgiront sur un ton plus grave dans d’autres films.

Dans Les Parapluies de Cherbourg, antérieur aux Demoiselles, il invente un musical épuré et dramatique, et crée ce qu’Agnès Varda appelle le « musical à la française ». Les Parapluies ne sont d’ailleurs pas à proprement parler un musical, mais bien un opéra, puisque les acteurs ne font que chanter. On ne danse pas, il n’y a pas véritablement de numéros, et l’histoire est un vrai mélodrame, déceptif à l’extrême… Le chant devient alors un vrai moyen de dialogue, et non plus un obstacle figeant net l’intrigue, comme c’est le cas à Hollywood.

L’aventure hollywoodienne de Demy est d’ailleurs éclairante sur la volonté du réalisateur de ne pas singer le genre américain. Invité aux Etats-Unis pour créer le musical de ses rêves, il réalisera à la place Model Shop, superbe film intimiste sur la contre-culture américaine, sans aucune chanson… De retour en France, il poursuit en revanche son exploration du genre avec Une chambre en ville en 1982, là encore véritable opéra mélodramatique dans la veine des Parapluies. Avec son dernier film,Trois places pour le 26, Demy renoue avec le musical américain : Yves Montand, qui interprète son propre rôle, réalise un spectacle musical sur sa vie. Un prétexte permettant à Demy de sortir ses plus beaux décors de théâtre, et de concocter un numéro comme « Ce que je préfère, c’est le musical », déclaration d’amour à un genre qu’il admira plus que tous les autres.


     

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