Rapport du Club des 13

Rapport du Club des 13

Rapport du Club des 13

Article de Clémence Imbert

«Peut-être est-il temps de se battre, très méthodiquement nous aussi, pour refonder des systèmes de solidarité mis à mal et restaurer les conditions de production et de distribution de films qui, tout en donnant à voir la complexité du monde, allient ambition artistique et plaisir du spectacle....»


Cette phrase de Pascale Ferran, extraite de son discours aux Césars 2007, ne fut pas, pour une fois, un artifice ayant pour objectif de dessiner un visage engagé et politisé du cinéma français. A l'image d'Agnès Jaoui et d'autres intervenants dans le passé, les récompenses françaises ont souvent été une tribune pour des revendications sociales et des critiques envers les gouvernements, mais jamais leurs concrétisations ne furent aussi rapides qu'en 2008.
Le propos, c'est-à-dire l'état d'alarme du cinéma français, est-il aussi brûlant ? Un an après, le Rapport du Club des 13 est édité en librairie ( édition Stock) : simple, didactique et clairvoyant. Il clarifie la situation économique et pose, cartes sur table, des propositions concrètes et non utopiques.

L'appel du «24 février»
Tout a commencé ce soir-là sous les regards attentifs, suivis d'une salve d'applaudissements prolongés des personnalité présentes. Pascale Ferran, auréolée de cinq Césars, lança son «appel du 24 février». Elle avait osé clamer haut et fort ce que tous vivaient au quotidien. La précarité du statut d'intermittent, les réformes sur les indemnisations...accompagnées de nouvelles donnes telles que les interminables montages financiers, les luttes pour faire respecter un scénario, les contraintes exigées par les chaînes de télévision, la perte d'un «cinéma du milieu»... Son discours était un avant-goût du Rapport dont elle prendra la tête, aux côtés de 12 autres professionnels.

Le couronnement de Lady Chatterley fut celui d'un film à la production rocambolesque, qui faillit ne jamais voir le jour (d'abord destiné à Arte), avant de devenir l'étendard d'un cinéma du milieu menacé de singularité et de perte d'avenir. Il est la marque de fabrique et le label de qualité du cinema français maîtrisé depuis Alain Resnais, François Truffaut, Jean Renoir... Mais un étrange paradoxe existe. Tandis que actrice, réalisatrice-scénariste, costumier, directeur de la photographie furent consacrés, le film revendique en même temps un état de crise.

De ce premier indice advient une certaine explication aux difficultés rencontrées : le public. Car en effet, le malaise n'émerge pas de quelconques vacheries entre professionnels, mais bien du rayonnement inégal accordé à ce genre de film c'est-à-dire : l'accessibilité. Plébiscité par un petit nombre de cinéphiles à sa sortie en salle, Lady Chatterley a connu un regain d'intérêt  ensuite, pour terminer sa course aux environs des 400 000 entrées, et avant d'exploser le PDM d'Arte lors de sa diffusion en version longue et en prime time (10,22% de parts de marché, et 2 millions de spectateurs). Il y a bien une faille dans la communication des films du milieu, et évidement des films dits en sous-financement.
Faut-il croire que la crise du cinéma provient uniquement de l'accueil des films par le public français, pôle récepteur ? Certainement pas. Le public prend ce qui lui est accessible en premier et fouille après, lorsqu'il est déjà trop tard, les films ayant déjà été retirés de l'affiche. Il s'agit donc d'une réelle défaillance de visibilité, la pression et l'acharnement des distributeurs à la rentabilité se trouvant à la source d'un formatage des scénarios. La plaie ouverte, autant y remuer le couteau...

Afin de réfléchir aux inquiétudes, de convaincre de la fin d'une époque prochaine et d'apporter des solutions réalisables, un groupe de 13 personnalités diverses se constitue. Les nommés sont : Cécile Vargaftig (scénariste), Jacques Audiard, Pascale Ferran, Claude Miller (cinéastes), Denis Freyd, Arnaud Louvet, Patrick Sobelman, Edouard Weil (producteurs), Fabienne Vonier (distributrice), Stéphane Goudet, Claude-Eric Poiroux, Jean-Jacques Ruttner (exploitants), François Yon (exportateur)

Le Mai 2008 ?

A l'heure des commémorations-omniprésentes- de Mai 68, la comparaison entre les jeunes turcs et le Club des 13 n'est pas anodine, ni originale. Plus tempéré et moins provocateur dans les faits et gestes que ses prédécesseurs, le Club des 13 n'en est pas moins conquérant, lucide et véhément sur la mobilisation et la refonte d'un système enlisé dans des ambitions uniquement mercantiles.
Comme le fut l'affaire Henri Langlois; des faits troublants et similaires, dans le courant de l'année 2007-2008, ont préparé le terrain. L'affaire du cinéma Le Méliès avait déjà averti d'un trouble profond. En janvier dernier, le gérant et le directeur du UGC-MK2 ont défrayé la chronique. Ce dernier demande en effet l'interdiction d'extension du cinéma Le Méliès, jugeant menaçante cette extension. L'affaire prend des tournures mondiales, avec la pétition signée par des réalisateurs prestigieux et internationaux, et qui compte environ 18000 signataires à ce jour.
Le suspense se poursuit à l'approche du Festival de Cannes. Annulé, quarante ans auparavant, par la montée fougueuse et insolente des cinéastes des Cahiers, François Truffaut en tête, sur la scène du Grand Palais, le cas se répétera-t-il ? Il est fort peu probable qu'il prenne la même tournure.

Le seule concrétisation des Etats Généraux ayant été la seule création de la Quinzaine des Réalisateurs, il est indéniable que ces Etats Généraux ne furent, d'une façon, que du vent. Tout était-il à refonder, à repenser, ou simplement à poursuivre ?

«Le milieu n'est plus un pont mais une faille.»

C'est lors de la conférence de presse, située au cinéma du Panthéon, que le rapport, au titre teinté de malice et de gravité, fut dévoilé : «Le milieu n'est plus un pont mais une faille.» Après un an et demi de recueil de témoignages, de synthèses puis d'écriture, le rapport de 200 pages reçut un accueil enthousiaste et une cohorte de nouveaux signataires: Claude Chabrol, Jeanne Moreau, Cédric Klapish, Nathalie Baye... En tout, le nombre de cosignataires atteint 150 personnes.

A la lecture de ce pavé, le soulagement prédomine : point de jargon économique, ni de faconde arrogante et pompeuse d'un «certain cinéma de qualité.» Dans un style didactique, clair et concis, le rapport se lit aisément. Cette simplicité prolonge le choix d'une publication en librairie, et précise la volonté intacte de faire interagir professionnels et public, deux maillons d'une chaîne qui a rompu. Car en effet, le Club des 13 fait état d'un cinéma français qui, ne pouvant offrir suffisemment d'oeuvres à vocation artistique, s'éloigne d'un esprit, d'une exigence et d'une culture française. «Alors même que, pendant des décennies, le public français était considéré comme le plus curieux, le plus exigeant, le plus cinéphile du monde», la standardisation et le conformisme des films sont tels que le goût du public s'est enrayé dans cette mauvaise habitude de comédies avec happy end, acteurs bankables et diffusions en Prime Time sur TF1-évidemment-.

L'intelligence de ce texte fut aussi d'éviter toute dichotomie réfutable entre films français et blockbusters américains. Au contraire, le rapport dissèque, maillon par maillon, les difficultés rencontrées aussi bien par les scénaristes que par les exploitants et les producteurs. Au début de la chaîne de création, le scénariste ne devient qu'un gratte-papier contraint à se soumettre aux exigences des chaînes de télévision, auxquelles doivent également se plier les producteurs. Plus aucune énergie créatrice, dès lors, n'émerge de la production. Ce qui entraîne une bipolarisation, entre films «pauvres» d'auteurs, et divertissement. Enfin, le ras-le-bol des exploitants qui se battent pour sauver quelques films parmi les 15 sorties hebdomadaires, prouve que, d'un bout à l'autre du système, tout est à revoir.

Quel avenir ?

Faut-il trouver une nouvelle alternative ? Bien souvent, chaque arrivée technologique ou bouleversement quelconque dans l'économie, s'est vu s'offrir un renouveau. Face à cette menace de formatage du système de production, et à la disparition du cinéma du milieu, faut-il restructurer les ressources financières traditionnelles ? Internet deviendra-t-il la plateforme d'irréductibles cinéastes ? La fougue et la prise de risques des producteurs indépendants étant amoindries, d'autres démarches doivent elles apparaître? A l'instar de l'industrie du disque, Internet peut-il devenir le nouvel espace de découvertes et d'émergence de talents ?

Un débat n'étant jamais fermé, d'autres questions entrent en jeu. Le récente annonce concernant la suppression de la publicité dans les chaînes publiques exige également un repositionnement et une nouvelle logique économique à mener. Depuis quelques années, l'importance primordiale -et nocive à la fois- dans la production des films s'est vue accroître jusqu' à en devenir inévitable. Rare est un film qui se monte sans chaîne de télévision à l'appui. Ainsi, la budget alloué au cinéma ne va-t-il pas dévier vers les téléfilms, qui ne bénéficieront plus des recettes publicitaires ?

Bilan :

Après la tribune des Césars, Cannes en deviendra-t-il une ? La meute de journalistes se détournera-t-elle des paillettes pour se tourner vers un sujet moins superficiel ? Car le problème les concerne tout autant. Le risque d'un formatage des films entraîne indéniablement un formatage des critiques. De plus, que restera-il du festival, sans une sélection nationale de qualité ? Serait-ce la cause d'une absence de Palme d'or française depuis maintenant 1987 ( Sous le Soleil de Satan de Maurice Pialat) ?
Toutefois, on ne peut que saluer le choix de Thierry Frémaux pour Les frontières de l'aube de P hilippe Garrel, Entre les murs de Laurent Cantet, ainsi qu' Un conte de Noël d'Arnaud Depleschin, qui semble convoquer ambition personnelle et attrait populaire.


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