Raging Bull de Martin Scorsese


Raging Bull de Martin Scorsese

Générique du film : la caméra fait face à un ring. Dans un sublime noir et blanc, on voit un boxeur sautiller dans le coin avant gauche du ring ; il s’agit de Jake La Motta.

Article de Kim Berdot



Le film s’ouvre sur un discours de Jake La Motta. L’aspect intimiste de la discussion fait résolument penser à un documentaire. L’on est en 1964. Sans transition aucune, nous voilà tout d’un coup plongés plus de vingt ans en arrière, en 1941 pour être précis, année de la première défaite du boxeur. Un travelling circulaire nous fait découvrir son adversaire, le lui aussi légendaire Sugar Ray Robinson ; et le combat commence, intense, bestial, avec un montage rythmé par les coups que s’infligent les deux boxeurs. Avec ces trois séquences, on commence à cerner la personnalité de La Motta ; le reste du film ne fera que confirmer notre impression. On sait en outre, par la qualité de ces trois séquences, que l’on va assister à un véritable chef-d’œuvre.

Partie 1 : La Motta, un personnage fascinant


Mais qui est donc Jake La Motta ? Sur le ring, c’est un tueur, une bête assoiffée de sang. En dehors du ring, il n’est guère plus amical ; on aurait même tendance à dire, au début du film, que c’est un salaud, un être dépourvu de tout sentiment, un animal. Le fait est que le personnage peut paraître absolument antipathique et répugnant (ce sera d’ailleurs la première réflexion des critiques presse à la sortie du film). En outre, il semble bien que Scorsese nous ressorte l’histoire d’un homme qui connaît grandeur et décadence : La Motta devient champion du monde devant Marcel Cerdan, perd son titre contre son rival de toujours, Robinson, tente une pathétique carrière dans le monde du spectacle pour finalement devenir un « tocard ». Oui mais voilà, Jake

La Motta est bien plus que cela. On ne peut le résumer à une bête assoiffée de titres qui connaît le même processus de grandeur et de décadence que bien des personnages mis en scène par Scorsese. Il est quelqu’un de profondément complexe, complètement perdu entre son impulsivité incontrôlable, son besoin d’amour, sa jalousie maladive, son ego démesuré et son besoin de faire souffrir et de SE faire souffrir. C’est un grand malade, capable de battre à mort sa femme et son frère, puis d’endurer sur le ring les pires souffrances pour expier ses fautes. Une première séquence, au début du film, attire notre attention : La Motta demande à son frère Joey de le frapper, comme ça, gratuitement. « Mais que cherches-tu à prouver ? », lui demande son frère. La Motta ne le sait pas lui-même, et c’est bien là le drame de sa vie…

Le combat qui voit La Motta perdre son titre mondial contre Robinson fait clairement écho à cette séquence. La Motta est bien mal en point, et pourtant il tient debout ; il dit à son adversaire de venir, et de le cogner, encore et encore. Robinson s’exécute, le sang coule à flot ; La Motta est à l’agonie, si bien que le combat est arrêté. Mais avant de tirer définitivement sa révérence, il vient voir Robinson et lui dit : « Moi, je ne suis jamais allé au tapis, jamais ». Un ego démesuré, donc, mais ceci est probablement le lot de tous les grands champions.

La Motta n’est jamais allé au tapis, en tout cas c’est ce qu’il affirme.Ce qui retient plus l’attention, c’est de voir à quel point La Motta a besoin de souffrir ; tout se passe comme s’il avait besoin d’expier ses fautes sur le ring ; il se bat « comme s’il ne méritait pas de vivre ». Sa vie toute entière aura été un combat, un combat entre ses pulsions incontrôlables et ses éternels remords. « J’avais l’impression que Jake utilisait tout le monde pour se punir lui-même, surtout sur le ring. Il se punissait pour le mal qu’il pensait avoir commis » (Scorsese, matériel pour la presse). La Motta, un personnage torturé, à l’origine de sa propre destruction physique et morale. Voilà donc un point de la personnalité de La Motta que l’on ne pouvait pas négliger. Une dernière séquence illustre à merveille ce combat intérieur qui se joue chez lui.

La Motta vient d’être incarcéré pour détournement de mineure. Les policiers le narguent, c’est donc « ça » un champion du monde ! Dans sa cellule, seul face à lui-même, face à ce double si minable, il expulse toute sa fureur en se frappant la tête et les membres de son corps contre les murs. « T’es bête putain, mais bête. On me traite comme un animal ; je ne suis pas un animal. Pourquoi on me traite comme ça ? Je suis pas un mauvais mec… Je ne suis pas ce mec. Pas ce type là ». « J’aurais pu avoir de la classe. J’aurais pu devenir quelqu’un au lieu du tocard que je suis devenu »…Difficile de rester insensible devant le spectacle de cet homme qui se lamente sur lui-même. Il aurait effectivement pu « devenir quelqu’un » s’il n’avait pas lui-même gâché une bonne partie de sa vie (la mythique séquence où La Motta se persuade que son frère a eu une aventure avec sa femme –« You fucked my wife ! »- est une excellente illustration de ce processus d’autodestruction).

Une séquence magnifique, donc, et qui en outre est une séquence clé puisqu’elle correspond à la prise de conscience de La Motta, nous expliquant ainsi la signification du mystérieux générique de fin : Scorsese reprend l’épisode du Nouveau Testament dans lequel Jésus guérit un aveugle. L’aveugle dit aux Pharisiens qu’il était aveugle, mais que maintenant il voit ; et Jake La Motta, lui aussi semble nous dire qu’il est enfin devenu de voir clair. Serait-il enfin parvenu à expulser les démons qui sont en lui ? On en a réellement l’impression. Une fois sorti de prison, il s’empresse d’aller se réconcilier avec son frère (scène assez pathétique dans laquelle La Motta semble enfin avoir laissé libre cours à son trop plein besoin d’amour). Et la séquence juste avant le générique de fin nous montre un La Motta, à défaut d’avoir repris l’apparence physique de ses grandes victoires, complètement requinqué mentalement : le voilà dans sa loge, juste avant d’entrer sur scène pour un spectacle que l’on suppose important : « C’est moi le boss, c’est moi le boss », répète-t-il : ça y est, le combat recommence…

Raging Bull n’est donc ni plus ni moins que l’histoire d’un homme qui, après s’être autodétruit, apprend enfin à se connaître et à se tolérer alors même qu’il arrive aux portes de l’enfer. Nous assistons donc à un paradoxe pour le moins surprenant : alors que La Motta perd progressivement tous les signes extérieurs de son pouvoir et de sa respectabilité, il semble en revanche enfin engagé sur la voie de la rédemption ultime, celle qui l’amènera à s’accepter lui-même. « Jake, à la fin, pouvait s’asseoir devant un miroir et être sympa avec lui-même […] Pour moi, c’est la leçon du film » (Scorsese, matériel pour la presse).

Partie 2 : Raging Bull, le film le plus intériorisé de Scorsese


L’histoire du film est à l’image de la vie de La Motta : rocambolesque. A l’origine de tout, un homme, De Niro, à qui le projet tient réellement à cœur. De Niro contacte Scorsese, essaie de le convaincre, mais l’intérêt du cinéaste tient plus de la politesse qu’autre chose. Les deux hommes vont voir Schrader, le scénariste de Taxi Driver ; celui-ci remodèle entièrement la structure de la narration en introduisant le discours de La Motta en 1964, au tout début du film, puis en effectuant un immense flash-back. La United Artists est ensuite contactée ; ses dirigeants trouvent le scénario détestable, et ne peuvent imaginer que Scorsese utilise le noir et blanc pour le film.

Scorsese se détourne du projet et tourne New York, New York ; le film se solde par un raté monumental au box office. Tandis que deux hommes, Irvin Winkler et Robert Chartoff, oeuvrent au sein de United Artists pour faire accepter le projet, Scorsese ne semble toujours pas décidé à se lancer dans l’aventure. Mais Scorsese connaît ensuite de graves problèmes de santé (hémorragie interne en 1978). Dans son lit d’hôpital, il croit voir en La Motta le reflet de sa propre autodestruction.

« J’ai compris alors ce qu’était Jake, mais il a fallu que je passe moi-même par une expérience similaire. J’ai eu la chance d’avoir un projet en main pour pouvoir l’exprimer. J’ai vécu quelques années assez dingues avant de faire ce film. Le point culminant de toutes ces années s’est exprimé dans Raging Bull. La compréhension des raisons qui me poussaient à agir de la sorte s’est révélée dans le personnage de Jake et j’ai pu en parler dans le film » (Scorsese, matériel pour la presse). A travers ces paroles pour le moins chaotiques, on comprend tout à fait bien que Raging Bull aura été pour le cinéaste l’occasion d’exorciser ses propres démons. Jake La Motta effectue probablement à l’écran le même travail sur soi que Scorsese a effectué hors champ. Difficile d’en savoir plus, de savoir ce qui s’est réellement joué dans la tête du cinéaste. Mais finalement, cela nous suffit pour comprendre que Raging Bull n’est pas une simple biographie qui glorifierait le monde de la boxe. Il vaut avant tout parce qu’il est le film le plus tortueux, le plus torturé et le plus intériorisé de Scorsese.

Partie 3 : Un chef-d’œuvre reconnu


Raging Bull fait partie de ces films qui sont rentrés dans la légende. Cela tient tout d’abord à la performance remarquable de Robert De Niro. L’histoire, on la connaît : De Niro s’entraîne dix-huit mois pour les scènes de combat, fait « plus de mille rounds et est si entraîné qu’il aurait pu devenir boxeur professionnel » dixit Jake La Motta lui-même (qui a conseillé De Niro pour toutes les séquences de combat) ; ensuite, pour interpréter La Motta empâté, il prend vingt-sept kilogrammes. « Le poids de Bobby (Robert De Niro) était tellement extrême que sa respiration ressemblait à la mienne lorsque j’ai une crise d’asthme. Avec le volume qu’il avait pris, il n’était plus question de faire trente ou quarante prises. On faisait trois ou quatre prises. C’était le corps de Bobby qui dictait les choses. Il était tout simplement devenu le personnage » (Scorsese, matériel pour la presse). De Niro obtiendra pour son interprétation du Taureau du Bronx l’Oscar du meilleur acteur.

 

Ensuite, on l’a dit, Scorsese a absolument tenu à mettre en images l’histoire de La Motta en noir et blanc : « Ce concept était basé de manière très spécifique sur les photos du magazine Life des années 1940 et plus particulièrement sur les travaux photographiques de Weegee. C’est comme ça que les gens de ma génération et de celle de Marty (Scorsese) se souviennent des combats. Ils se souviennent des grandes photos flash du magazine Life. Tout le monde se souvient de Jake La Motta en noir et blanc » (Michael Chapman, matériel pour la presse).

Et force est de constater que le noir et blanc du film est vraiment classieux. Ou plutôt devrait-on dire LES noirs et blancs. Par contraintes techniques, l’équipe décide d’adopter deux styles d’éclairage totalement différents selon que les séquences sont filmées sur le ring (dans des studios très stylisés) ou hors du ring (décors naturels dans les rues et lieux de New York).Enfin, comment parler de Raging Bull sans évoquer les séquences de combat ? Scorsese voulait que chaque combat soit unique ; ainsi, la diversité des moyens techniques employés n’a cesse de nous impressionner : certains combats utilisent la technique du travelling circulaire, d’autres nous montrent au ralenti l’agonie d’un des deux boxeurs ; le montage est tantôt « mitraillée » et rythmé par les coups que les deux boxeurs se rendent, tantôt on a la sensation que le cinéaste a littéralement rivé la caméra au poing d’un des boxeurs pour un plan d’une bestialité difficilement soutenable, les coups s’accumulant sans aucun répit visuel.

Autre volonté de Scorsese, rendre les combats les plus réalistes possibles : pas de musique ou presque, sons intensifiés, dialogues réduits à leur plus simple expression. « Je voulais filmer les scènes de combat pour donner au spectateur l’impression qu’il était lui-même le boxeur, ce qu’il pensait, entendait ou ressentait, et le fait de se faire taper dessus sans arrêt » (Scorsese, matériel pour la presse). « Nous tournions presque toujours à l’intérieur des cordes. Nous avions de grands mouvements de grue qui traversent les cordes et montent et descendent. C’est comme une danse » (Michael Chapman, matériel pour la presse).

Réussite esthétique, performance des acteurs (on a parlé de De Niro, mais Pesci est lui aussi fort convaincant), perfection de la mise en scène : Raging Bull a tout d’un grand film, d’un chef-d’œuvre. On pourrait se contenter de cela, mais ce qui permet au film d’acquérir une dimension supérieure, c’est le fait que Scorsese y ait mis une bonne part de lui-même, comme nous avons tenté de le montrer. Reste que Raging Bull est un film de légende, et comme tous les films de légende, il contient une part de mystère. On sent planer sur le film une rage presque mystique, que l’on parvient à ressentir mais qu’il nous est impossible d’expliquer. Cette rage qui semble vibrer au plus profond de La Motta et, in extenso, de Scorsese, est ce qui rend définitivement ce chef-d’œuvre si fascinant.


Fiche du film


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