James Bond, du livre à l'écran
Article de Philippe Lemieux
Nous sommes assis à une table de chemin de fer au club exclusif Les Ambassadeurs de Londres en 1962. Cigarette à la main, Sean Connery se présente : «Bond, James Bond» et donne vie à l’agent secret le plus populaire de l’histoire du cinéma.
Le succès des premiers films de James Bond dans les années soixante a créé une première vague de films et surtout de séries télévisées mettant en scène l’univers de l’espionnage : Our Man Flint (Mann, 1965), The Man from U.N.C.L.E. (1964-1968), I Spy (1965-1968) et Get Smart (1965-1970) par exemple. James Bond n’est pourtant pas le premier des agents secrets du cinéma, citons seulement les films Spione (1928) de Fritz Lang et Sabotage (1936) d’Alfred Hitchcock, mais la structure narrative des films de l’agent 007 a depuis été reprise dans de nombreux films incluant True Lies (Cameron, 1994) et Mission : Impossible II (Woo, 2000).
En 2002, Hollywood nous assaille d’une véritable panoplie d’espions clonés d’après Bond : The Tuxedo (Donovan), Ballistic (Kaosayananda) et bien sûr xXx (Cohen). Dans la scène d’ouverture de ce dernier navet, un agent secret non identifié mais qui représente évidemment James Bond est assassiné. Le message est clair : le personnage est anachronique et désuet. Malgré le passage du temps, les changements socioculturels et les nombreux prétendants au rôle, le personnage créé par Ian Fleming en 1953 et interprété par six acteurs différents demeure l’agent secret le plus apprécié et le secret de sa longévité est évident : il évolue. Cette évolution ne s’est pas produite sans anicroche, et deux facteurs sont déterminants dans la progression de la série : l’acteur qui interprète Bond et l’époque à laquelle les films sont réalisés.
Bref historique
Le commandant Ian Fleming, assistant à l’Amirauté de la marine britannique durant la deuxième guerre mondiale et journaliste pour l’agence Reuters par la suite, écrit le premier de ses 14 romans (incluant 2 recueils de nouvelles) mettant en vedette James Bond alors qu’il séjourne à Goldeneye, sa résidence jamaïcaine. Publié en 1953, Casino Royale introduit le personnage du commandant James Bond de la marine britannique et dont le nom provient de celui de l’auteur d’un livre d’ornithologie, Birds of the West Indies, souvent consulté par Fleming en Jamaïque. Le Bond de Fleming est orphelin à l’âge de onze ans, alors que son père britannique et sa mère suisse meurent dans une avalanche. Vétéran de la deuxième guerre mondiale, il devient agent au matricule double zéro lui conférant une licence pour tuer au service secret de sa majesté.
Il s’agit d’un homme froid, très intelligent et cultivé, ayant un goût prononcé pour l’alcool, les vodkas martini tout particulièrement (secouées et non agitées). Fleming considérait ses romans comme des «contes de fées pour adultes» qu’il écrivit jusqu’à sa mort en 1964. Les aventures littéraires de James Bond ont connu un succès international important et l’un deux, From Russia with Love, figura même sur la liste des dix livres préférés du jeune président John F. Kennedy dans un article publié dans le magazine Life en 1961.
Le personnage littéraire de James Bond est très différent de celui que nous présentent les vingt films de la série cinématographique. La lecture de Casino Royale nous révèle un homme tourmenté qui remet en question le bien fondé de ses actions et raconte avec beaucoup d’amertume les moments où il s’est vu contraint de tuer un autre homme. James Bond fume la cigarette et boit abondamment. Il n’apprécie guère la compagnie des femmes lorsqu’il se trouve en mission et il n’utilise pas de gadget sophistiqué. Dans ce premier roman de la série, Bond est capturé avec une facilité déconcertante par Le Chiffre, l’antagoniste principal de l’œuvre, et torturé de manière sadique pendant plusieurs heures. Les derniers chapitres du livre dépeignent Bond comme un homme découragé, en convalescence à l’hôpital et qui songe même à démissionner du service secret. Nous sommes bien loin du héro filmique…
Du livre à l'écran
Contrairement à la croyance populaire, ce n’est pas Sean Connery qui incarna James Bond le premier. Dans l’adaptation télévisuelle de Casino Royale, diffusée en direct sur les ondes de CBS le 21 octobre 1954 dans le cadre de la série Climax! Mystery Theatre, l’acteur américain Barry Nelson interpréta l’agent secret et Peter Lorre, le psychopathe préféré de Fritz Lang, interpréta son antagoniste, Le Chiffre. Cette décevante production sombra rapidement dans l’oubli et c’est Dr. No, le premier film de la série officielle réalisé par Terence Young en 1962 et mettant en vedette l’acteur écossais Sean Connery, alors inconnu du public, dans le rôle de 007, qui est généralement considéré comme le début de James Bond à l’écran. Connery personnifie parfaitement l’homme froid et calculateur créé par Fleming, auquel il ajoute une touche de machisme et d’arrogance ; mais d’un film à l’autre, le personnage s’éloigne de son origine littéraire et le James Bond filmique est consolidé.
Dr.No est un succès international et l'image d'Ursula Andress portant un bikini blanc et un couteau à la hanche sur la plage jamaïcaine devient une marque de commerce pour l'agent 007. Lors d'une vente aux enchères le 15 février 2001 en Angleterre (chez Christies), ce bikini fut vendu pour la modique somme de 61 000 dollars américains à un collectionneur privé. « My entrance in the film wearing the bikini on that beautiful beach seems to now be regarded as a classical moment in cinema, and made me world famous as 'the Bond girl'. » souligna Ursula Andress pendant l'évènement.
Par la suite, Connery reprend le rôle dans 6 autres films dont From Russia with Love (Young, 1963) qui ajoute un personnage important à la distribution : Q, l'homme aux gadgets interprété par Desmond Llewelyn dans 17 épisodes, faisant de lui l'acteur à avoir paru dans le plus grand nombre de films de la série. C’est Goldfinger (Hamilton, 1964), le troisième épisode, qui établit définitivement le style et la structure des films de James Bond. Dans ce film, Connery peaufine le rôle du surhomme phallocrate, cigarette à la bouche, devant qui toute femme est impuissante et tout ennemi déjoué. Désormais, Bond est gadgétisé à l’aide d’une série de dispositifs merveilleux incluant bien sûr la voiture de luxe Aston Martin DB-5. Ces véhicules modifiés ont même parfois préfiguré de véritables innovations comme le téléphone, l’écran télévisuel et le système de récepteur G.P.S. (Global Positioning System) que l’on retrouve dans les voitures d’aujourd’hui.
Avec ses goûts démesurés pour les plaisirs de la vie, ses voitures extravagantes, sa tenue soignée et ses compagnes ravissantes, il n’est pas étonnant que ses antagonistes le reconnaissent immédiatement. En fait, James Bond est l’agent le moins secret de l’histoire. Goldfinger est encore aujourd'hui une référence importante du genre et présente plusieurs moments inoubliables : Oddjob qui tranche la tête d'une statue de marbre avec son chapeau, la victime de Goldfinger que Bond retrouve sur son lit, couverte de peinture en or et l'attaque finale de Fort Knox. Goldfinger est un film qui mérite véritablement l'étiquette «classique».
Les deux prochains films poursuivent les aventures de l'agent 007 mais avec moins de succès. Thunderball (Young, 1965) est sans doute le moins bon film de la série Connery, malgré la présence de l'actrice française Claudine Auger. Le rythme du film est considérablement ralenti par les trop longues séquences sous-marines et l'intrigue demeure pauvre. You Only Live Twice (Gilbert, 1967) profite d'une distribution internationale, de décors grandioses signés Ken Adam rappelant l'expressionnisme allemand, de lieux exotiques et d'une ouverture choc (la mort de James Bond) pour faire remonter la pente à la série.
James Bond visite le Japon en 1967 et nous livre un autre film divertissant, mais l'expérience de Connery auprès des amateurs fanatiques lors du tournage de You Only Live Twice aura de graves conséquences... SPECTRE (bureau spécial de contre-espionnage, terrorisme, représailles et extorsion), une agence secrète qui cherche à dominer le monde (rien de moins!) est omniprésente dans les films de Connery et manipule ses agents afin de créer une guerre (pas du tout froide) entre les États-Unis et l’U.R.S.S.. Les éléments récurrents des scénarios maléfiques de SPECTRE sont à l’image des phobies de l’époque : la guerre nucléaire et le contrôle de l’espace en particulier. Bien que ces premiers films de Bond nous paraissent ridicules aujourd’hui, il est important de toujours tenir compte du contexte social de l’époque de leur réalisation. Ils auront toujours le mérite d’avoir donné naissance à la série de films la plus populaire de l’histoire.
Il est important de ne pas confondre les films véritables de la série, produits par Harry Saltzman et Albert R. Broccoli avec Casino Royale (Huston, 1967) mettant en vedette David Niven, Woody Allen, Peter Sellers et Ursula Andress, qui se veut une satire de Bond à la manière de la série Austin Powers (Roach, 1997-1999-2002) et du film Operation Kid Brother (De Martino, 1967). Le cinéma hongkongais a lui aussi produit une imitation comique : From Beijing With Love (Guo chan Ling Ling Qi), réalisé par Stephen Chow en 1994. Il s'agit d'un film étrange et burlesque, violent et déchaîné comme seul les chinois peuvent produire. Dans un seul film, On her Majesty’s Secret Service (Hunt, 1969), le mannequin australien George Lazenby incarne James Bond. Dans l’espoir d’injecter un peu d’humanité dans un personnage devenu trop caricatural, le film se termine avec le mariage de Bond et l’assassinat de sa femme quelques instants plus tard par son ennemi juré, Ernst Stavro Blofeld.
Dans ce film, Bond est sans gadget, il agit à contre ordre et démontre beaucoup d’émotions compte tenu du personnage présenté dans les films précédents. Malgré le respect de l’œuvre originale de Fleming dans le scénario de ce film, le public ne suit pas ; et pour la première fois depuis Dr. No, mais non la dernière, le phénomène James Bond court à sa perte. Les dernières années de la guerre du Viêt-Nam, les débuts de la politique de la détente et les nombreux scandales politiques créent un climat de désenchantement et de désillusion chez les américains et la pertinence de James Bond est remise en question.
Afin de restituer la réputation de notre agent préféré, Connery est convaincu par les producteurs de revenir au rôle qui l'a rendu célèbre dans Diamonds Are Forever en 1971. Avec ce dernier film officiel de Connery, la série se métamorphose lentement vers un style beaucoup plus comique. Le décor de Las Vegas, les personnages caricaturaux et les situations rocambolesques du film ont préparé la voie pour le prochain 007. Pour la première fois, une vedette établie, l’acteur britannique Roger Moore, qui avait déjà incarné le rôle titre de la série télévisuelle The Saint, interprète 007. Dans sept films produits entre 1973 et 1985, Roger Moore transforme le personnage de Bond à son image ainsi qu’à celle de son époque. Le premier film de Moore, Live and Let Die (Hamilton, 1973) est plutôt sombre mais présente plusieurs cascades époustouflantes impliquant des crocodiles, des bateaux à haute vitesse et un autobus à deux étages.
Jane Seymour est dévoilée à l'écran dans son premier rôle, celui de Solitaire. Bien qu’il ne soit pas membre en bonne et due forme du regroupement Black Panther, James Bond visite Harlem dans Live and Let Die. Viendra ensuite The Man with the Golden Gun (Hamilton, 1974) qui reprend dès son ouverture le concept d'un Bond précédent : celui d'un assassin professionnel qui se prépare à traquer 007 (voir From Russia with Love). Malgré les répétitions, ce deuxième film de Moore rend aussi très clair les différences qui le séparent de Connery dans le ton et dans les personnages pratiquement tirés de la bande dessinée dont le Sheriff sudiste Pepper qui reprend son rôle de Live and Let Die. Comme ce fut le cas pour son prédécesseur, le troisième film de Moore, The Spy who Loved Me (Gilbert, 1977), est à la fois l'un des meilleurs de sa série et le modèle à suivre pour les prochains. Des poursuites extraordinaires, des décors naturels merveilleux incluant rien de moins que les pyramides d'Egypte et la présentation du vilain aux dents d'acier, Jaws, sont quelques-uns des points forts de cette aventure. Mentionnons aussi que dans The Spy Who Loved Me, James Bond collabore avec un agent russe du nom de Triple-x.
Dans Moonraker (Gilbert, 1979), épisode évidemment influencé par le succès commercial de Star Wars (Lucas, 1977) mais aussi par les navettes spatiales de la NASA qui fascinent le public, Bond se joint à une enquête américaine menée par le docteur Goodhead (Lois Chiles). Ce dernier film de la décennie est un malheureux exemple de l’influence que peuvent avoir les goûts du public sur les producteurs de films. «James Bond dans l’espace» est un concept qui ne fonctionne tout simplement pas mais depuis le voyage spatial de la première navette, Enterprise, en 1977, le public est convaincu que la vie dans l’espace est une réalité prochaine. L’explosion de la navette Challenger en 1986 met brutalement fin à cette illusion. Un scénario lent, des effets visuels pauvres et un antagoniste morne au point d'ennuyer le plus fervent amateur de Bond sont les faiblesses essentielles de Moonraker. Seul le retour de Jaws qui devient éventuellement un allié de 007 est digne d'intérêt.
Dans l’une des meilleures séquences d’ouverture pré-générique de la série, Moore tue Ernst Stavro Blofeld dans For your Eyes Only (Glen, 1981), l’ennemi juré de Bond qui avait assassiné sa femme et que ni Connery, ni Lazenby n’avaient pu achever. Ce geste hautement symbolique rend bien clair que Moore n’incarne pas le même personnage que ses prédécesseurs. Bond a toujours sa licence pour tuer, il porte toujours le matricule 007 et est toujours aussi charmant et posé, mais il possède maintenant un sens de l’humour et un flegme qui ne peuvent provenir que d’un acteur britannique. Les films de Roger Moore, un acteur qui prête à Bond un certain bagou, sont remarquablement plus comiques que les autres et c’est aussi pendant cette période que les gadgets et les situations deviennent de plus en plus invraisemblables; citons simplement la voiture Lotus Esprit qui se transforme en sous-marin. Les films de cette période offre une échappatoire importante au public malgré l’influence évidente du contexte social dans ceux-ci.
Octopussy (Glen, 1983) et A View to a Kill (Glen, 1985) terminent la carrière de Moore dans le rôle de James Bond avec succès et permettent à ce dernier de s'inscrire dans les années 80, la décennie où Ronald Reagan, un acteur, est président des États-Unis et met sur pied un système de défense par satellite qu’il surnomme «Star Wars». C’est aussi la décennie qui a vu naître l’informatique moderne (IBM lance les premiers ordinateurs personnels en 1981 et Macintosh en 1984); celle du désastre nucléaire de Tchernobyl et de conflits nombreux en Europe. C’est toujours la peur du nucléaire et la fin de la guerre froide qui alimentent Octopussy. Dans le dernier film de Moore, Bond est confronté au magnat Max Zorin (Christopher Walken), un être génétiquement modifié qui cherche à monopoliser le marché des puces informatiques. Bill Gates n’est pas amusé. Malgré le succès commercial de A View to a Kill, plusieurs critiques soulignent les incongruités du film incluant l’âge du héros (Moore a 58 ans), l’aspect clownesque et les formules lapidaires du personnage des récents films de la série (Bond est même déguisé en clown dans Octopussy!).
En 1983, alors que Roger Moore était entre deux films de la série, Sean Connery reprend le rôle de James Bond dans Never Say Never Again, seul film de la série produit par un autre studio que United Artists. Comment cela est-il possible ? Les droits d'auteur à l'histoire du roman Thunderball ont fait l'objet d'une poursuite judiciaire que les producteurs de la série ont malheureusement perdue. Le détenteur de ces droits a donc profité de l'occasion pour produire son propre film de James Bond, une reprise de Thunderball, et cette réalisation de la Warner Brothers en est le résultat. Malgré l'absence des acteurs secondaires habituels, de la musique et du plan d'ouverture traditionnels, Never Say Never Again est tout de même considéré comme un film de James Bond, le dernier de Sean Connery.
Avec une distribution qui inclut Klaus Maria Brandauer, Max von Sydow, Barbara Carrera, Kim Basinger et nul autre que Rowan Atkinson (Mister Bean), nous sommes en droit de prévoir un film exceptionnel mais le scénario est une reprise d'un pauvre film de la série originale et les modifications ne sont pas tous des améliorations. Malgré une mise en scène supérieure à la moyenne (ou peut-être à cause d'elle) signée Irvin Kershner, le réalisateur de The Empire Strikes Back (1980), et la présence de Connery, Never Say Never Again ne semble jamais vraiment appartenir à la série.
C’est alors qu’un acteur de théâtre shakespearien, Timothy Dalton, accepte le rôle et à l’image de George Lazenby, tente de restituer un semblant d’humanité à un personnage qui est devenu anachronique et plutôt ridicule. Encore une fois, le personnage tourmenté et imparfait incarné par Dalton n’a pas la faveur du public mais comme Bond vit toujours au temps présent, ses deux films montrent bien les préoccupations de la fin d’une décennie mouvementée. L’épidémie du SIDA se déclare et Bond se voit contraint de limiter ses activités sexuelles, sans toutefois devenir monogame, en plus de cesser de fumer. L’Union soviétique étant toujours l’antagoniste principal dans The Living Daylights (Glen, 1987), James Bond aide les mujahadins, les guerriers de la résistance afghane, à combattre les soldats russes. Parions que depuis le 11 septembre 2001, Bond regrette ce fâcheux épisode.
L’agent britannique aide aussi à nouveau les américains en 1989 dans Licence to Kill (Glen, 1989) où la guerre contre les producteurs colombiens de cocaïne est à l’ordre du jour de la présidence de papa Bush. The Living Daylights est le meilleur des deux films de Dalton et présente une ouverture solide suivie d'une intrigue originale (Bond refuse de tuer un assassin parce que celle-ci est une femme) qui se termine suite à une séquence aérienne véritablement spectaculaire. Malheureusement, le prochain film n'est pas à la hauteur. Licence to Kill s'inscrit parmi les moins bons films de la série, souffrant de longueurs importantes, d'un antagoniste ordinaire (un vendeur de drogues) et de bien peu d'action.
En 1995, l’agent 007 accompli un retour en force avec Goldeneye (Campbell) et nous présente le James Bond du nouveau millénaire, un acteur irlandais qui fait l’unanimité depuis déjà un moment comme successeur à Connery et Moore : Pierce Brosnan. Après une pause de six ans, le futur de la série reposait fermement sur les épaules de Brosnan et de son premier film. Dès les premières scènes de Goldeneye, il est évident que Bond est de nouveau réinventé. Lorsque ce dernier se trouve devant son nouveau patron, le poste est cette fois détenu par une femme (Dame Judy Dench) qui lui déclare : « Vous êtes un dinosaure sexiste et misogyne, une relique de la guerre froide dont le charme puéril est sans effet sur moi ». Elle n’a pas tout à fait tort dans la mesure où elle s’adresse à James Bond, mais Brosnan transformera rapidement le personnage à son image comme l’ont fait ses prédécesseurs. Plus encore, Brosnan est le seul acteur qui réussira à insuffler un élément de réalisme à 007 tout en conservant l’attitude désopilante de Roger Moore et l’intrépidité de Sean Connery. Un effort concerté de la part des producteurs, des scénaristes et des acteurs est évident dans l’intégration des faiblesses de la personnalité de Bond dans les scénarios des plus récents films.
Dans Goldeneye, l’antagoniste est un ami de Bond, un agent de la section double zéro qui a simulé sa propre mort afin de mettre sur pied son plan diabolique. Il demande à ce dernier si « les vodkas martinis étouffent les cris de toutes tes victimes ? ». Désormais, le statut des femmes est égal à celui du héros et parfois même supérieur. La secrétaire de M, Miss Moneypenny, refuse toutes les avances de Bond et lui souligne que son comportement frise l’harcèlement sexuel. L’agente secrète chinoise Wai-Lin (Michelle Yeoh) du film Tomorrow Never Dies (Spottiswood, 1997) est plus habile et, bien souvent, plus avancée dans son enquête que Bond qui se joint finalement à elle. Cette fois, Bond a rencontré son égal et les scènes d'action du film, une poursuite en moto, une chasse en avion, une attaque de sous-marin et une poursuite en voiture dans un stationnement sont tous inoubliables.
Dans The World is not Enough (Apted, 1999) Sophie Marceau interprète Electra King, une jeune femme qui profite de la faiblesse de Bond pour le sexe opposé, son talon d’Achille, pour le manipuler et le trahir. Elle lui rappelle même le décès de sa femme et Bond, qui souffre d’une clavicule disloquée tout au long du film, est bien loin du héros invulnérable et cartoonesque du passé. Avec Pierce Brosnan donc, le personnage de James Bond atteint enfin une certaine crédibilité sans aliéner son public. Une triste note, le décès de Desmond Llewelyn (Q) quelques mois après le tournage de The World is not Enough, en fait son dernier. Avec son charme et charisme, Brosnan est bien en route pour continuer la tradition de notre agent préféré et permettre à Bond de franchir le nouveau millénaire avec succès.
Cinq acteurs (au cinéma) en quête d’un seul personnage, James Bond est l’un de ces rares héros qui ne vieillit jamais et dont les aventures fascinent de génération en génération. Les autres héros de cette trempe, Tarzan, Superman et Batman appartiennent au monde de la bande dessinée. Bond, comme Sherlock Holmes, n’est pas doué de pouvoirs spéciaux, il enquête, déjoue et vainc ses ennemis grâce à son savoir-faire et son intelligence (aidé parfois de quelques gadgets il est vrai…). Il est l’archétype de l’étranger qui, à la manière du samouraï Toshirô Mifune dans le film Yojimbo (1961) d’Akira Kurosawa, agit au vu et au su de ses ennemis et quitte le village lorsque le mal est vaincu. Ce qui amuse dans chaque nouveau film de la série 007, ce n’est forcément pas l’histoire qui est toujours la même; c’est le contexte socioculturel, les lieux et les personnages qu’il nous fait découvrir.
Quoique nous réserve l’avenir, il est réconfortant de savoir que Bond sera toujours là pour nous sauver, ne serait-ce que dans nos fantasmes…
Une structure narrative solide
Les films de la série James Bond sont essentiellement basés sur un seul scénario contenant toujours les mêmes éléments :
La séquence d'ouverture :
D'abord, une seule prise présente James Bond vu à travers le barillet d'un revolver qui se tourne vers nous et tire ! L'écran se remplit de rouge. Ce moment traditionnel est le seul regard à la caméra du film et renvoie subtilement au fameux plan du bandit qui tire le spectateur dans The Great Train Robbery (Porter, 1903), le premier western américain. La séquence d'ouverture présente ensuite une courte aventure (5 à 15 minutes) qui culmine généralement avec une cascade extraordinaire (dans le cas du saut en bungee de Goldeneye, un record mondial !). Ce mini film est souvent lié à l'aventure principale que Bond entreprendra suite au générique d'ouverture. Les films d'Indiana Jones empruntent aussi cette structure.
Le générique :
Le générique, tel que conçu par Maurice Binder à l'origine, présente toujours des images de femmes pratiquement nues, tournées à la manière d'un vidéo-clip. Le générique permet d'établir le leitmotiv musical du film avec une chanson thème qui porte presque toujours le même titre que le film. Parmi les artistes qui ont contribué à la musique de 007, on retrouve Tom Jones, Shirley Bassey, Gladys Knight, Duran Duran, Paul McCartney, Tina Turner, Sheryl Crow, Madonna et Sheena Easton que l'on voit chanter dans cette séquence de For Your Eyes Only.
La mission :
Le film à proprement parler débute généralement avec un événement dramatique, exécuté par le vilain, qui amènera une situation de crise auprès des autorités internationales. Cette scène fait parfois partie de la séquence d'ouverture. C'est à ce moment que James Bond rencontre M, le chef du département des double-zéros. Bond échange quelques paroles avec la secrétaire, Moneypenny, et passe ensuite au bureau de M où il reçoit sa nouvelle mission.
Les outils :
Immédiatement après avoir reçu ses ordres de M, James Bond visite Q, l'inventeur des gadgets dont James Bond se munira et qui lui permettront d'accomplir sa mission. Cette étape est importante puisque le fonctionnement des nouveaux outils est expliqué à Bond et cela nous permet déjà d'anticiper plusieurs moments à venir dans le film. Les outils que Bond reçoit peuvent inclure des armes, des faux documents d'identification, une montre et autres bijoux truqués et surtout, une voiture ou tout autre véhicule nécessaire à cette mission. Cette scène met fin à l'exposition et James Bond se rend généralement ensuite vers un pays étranger pour entamer l'aventure. Plusieurs gadgets supplémentaires nous sont généralement démontrés en arrière-plan mais ceux-ci demeurent au stade expérimental et ne sont donc pas donnés à Bond.
La rencontre :
Très tôt dans le film, James Bond rencontre le vilain principal du film. Cette rencontre a lieu dans un contexte social, souvent dans un casino. James Bond se présente à son adversaire et un jeu de chance oppose déjà les deux personnages. James Bond remporte souvent la victoire mais il arrive que le vilain se venge en tuant une personne connue de Bond. De plus, le vilain secondaire est souvent présenté ici. Contrairement au premier, qui est plus intellectuel, le vilain secondaire est un personnage physiquement imposant et il travaille pour le vilain principal. Cette scène comporte trois moments clefs pour James Bond lui-même. 1) Il se permet souvent de boire une liqueur dont sa préférée : « vodka martini, secouée et non agitée ». 2) La relation entre Bond et son adversaire est clairement définie. 3) Bond se présente en disant : « Bond, James Bond ».
La poursuite :
James Bond entreprend son enquête avec une série d'investigations, d'aventures sexuelles et de conflits mineurs avec des personnages secondaires incluant généralement un associé pour Bond lui-même, souvent un agent américain du C.I.A.. C'est ici que les films peuvent se différencier le plus les uns des autres. Quoi qu'il arrive, James Bond est capturé et placé dans une situation très dangereuse. Il se sauve toujours de cette situation à l'aide d'un outil que lui avait confié Q un peu plus tôt. Il arrive souvent qu'il sauve aussi la vie de l'actrice principale lors de cette scène qui met fin au développement. Bond demande à Goldfinger (alors qu'il est attaché à une table et qu'un rayon laser s'avance vers lui) : « Do you expect me to talk ? », et Golfinger lui répond : « No mister Bond, I expect you to die ! ». Classique.
Le conflit final :
La conclusion du film débute ici. D'abord, la base du vilain est attaquée par James Bond et une ou plusieurs autres personnes. James Bond doit généralement se battre à deux reprises puisqu'il doit vaincre les deux vilains : le physique et l'intellectuel. Ensuite, il ne reste plus qu'à se sauver avant la destruction totale du lieu en question.
La fin :
James Bond est doublement récompensé pour sa bravoure. Un chef d'état lui décerne ses compliments et le film se termine avec Bond qui embrasse l'actrice principale du film. Le générique final fait son entrée.
Cette structure narrative n'a pas changé depuis le tout premier film et le cinéphile averti reconnaît ici une structure semblable à celle du mythe classique (voir le livre de Joseph Campbell : The Hero with a Thousand Faces) :
1. Le héros est appelé à sauver le monde d'un mal ;
2. Il doit se déplacer géographiquement vers un monde qui lui est étrange et nouveau ;
3. Au cours de sa quête, il se munit d'objets magiques qui lui sont donnés par un sage ;
4. Il fera aussi la rencontre de la déesse, sirène ou autre figure féminine classique ;
1. Il traverse une série d'obstacles et de péripéties pour vaincre deux maux : l'interne et l'externe.
Et tout cela, rien que pour vos yeux !
Filmographie officielle
* 1962 : James Bond 007 contre Dr. No (Dr. No, Sean Connery)
* 1963 : Bons Baisers de Russie (From Russia With Love, Sean Connery)
* 1964 : Goldfinger (Goldfinger, Sean Connery)
* 1965 : Opération Tonnerre (Thunderball, Sean Connery)
* 1967 : On ne vit que deux fois (You Only Live Twice, Sean Connery)
* 1969 : Au service secret de Sa Majesté (On Her Majesty's Secret Service, George Lazenby)
* 1971 : Les diamants sont éternels (Diamonds Are Forever, Sean Connery)
* 1973 : Vivre et laisser mourir (Live and Let Die, Roger Moore)
* 1974 : L'Homme au pistolet d'or (The Man With The Golden Gun, Roger Moore)
* 1977 : L'Espion qui m'aimait (The Spy Who Loved Me, Roger Moore)
* 1979 : Moonraker (Moonraker, Roger Moore)
* 1981 : Rien que pour vos yeux (For Your Eyes Only, Roger Moore)
* 1983 : Octopussy (Octopussy, Roger Moore)
* 1985 : Dangereusement vôtre (A View to a Kill, Roger Moore)
* 1987 : Tuer n'est pas jouer (The Living Daylights, Timothy Dalton)
* 1989 : Permis de tuer (License to Kill, Timothy Dalton)
* 1995 : Goldeneye (GoldenEye, Pierce Brosnan)
* 1997 : Demain ne meurt jamais (Tomorrow Never Dies, Pierce Brosnan)
* 1999 : Le monde ne suffit pas (The World is Not Enough, Pierce Brosnan)
* 2002 : Meurs un autre jour (Die Another Day, Pierce Brosnan)
* 2006 : Casino Royale (Casino Royale, Daniel Craig)
Filmographie non-officielle
* 1954 : Casino Royale Casino Royale (Barry Nelson) TV
* 1967 : Casino Royale Casino Royale (David Niven)
* 1983 : Jamais plus jamais Never Say Never Again (Sean Connery)