Pour cerner la moelle même du cinéma de Kurosawa, et comprendre pourquoi certains thèmes obsèdent littéralement son œuvre, il faut retourner au plus loin dans le temps. Il faut piocher dans les souvenirs d’enfance du petit Akira, dans sa formation, dans ses rencontres. Certaines explications se révèlent alors anecdotiques. Chien enragé, par exemple, s’ouvre sur un plan où l’on voit un chien haletant, la gueule grande ouverte ; cela s’explique par un souvenir d’enfance qui a fortement marqué Kurosawa : la mort d’un chien, écrasé par un tramway sous ses yeux.
Plus fondamentalement, en étudiant la biographie de Kurosawa, on s’aperçoit que sa petite enfance et sa formation expliquent bien des choses. Le paradoxe est étonnant : Kurosawa, d’un point de vue formel, a mis du temps à affirmer son style cinématographique. Mais sur le fond, les signes et indices qui préfigurent les questions récurrentes de son œuvre sont nombreux. Le cinéma de Kurosawa n’est que le reflet de la personnalité d’un homme qui a connu l’insouciance de l’enfance, les joies et les drames de la vie, qui a rencontré à un moment ou l’autre des personnes qui ont compté.
Pourquoi donne-t-il tant d’importance à l’action individuelle ? Pourquoi érige-t-il l’initiation et l’apprentissage en art ? Pourquoi sa vision du monde transpire-t-elle la souffrance et la mort ? Pourquoi certains de ses films donnent-ils à voir l’homme sous ses traits les plus noirs ? Revenir aux racines les plus profondes du cinéma de Kurosawa, voilà ce que propose ce petit aparté.
Quatre personnes ont plus que quiconque compté dans la petite enfance de Kurosawa. Sans elles, il ne serait probablement pas devenu celui qu’il a été ; il n’aurait peut-être même pas embrassé la carrière de cinéaste. « Dans les moments cruciaux de ma vie, j’ai eu la chance de croiser sur ma route des êtres qui m’ont mis sur la bonne voie. Personne n’a eu plus de chance que moi. » (in Comme une autobiographie). Ces « phares », Kurosawa les appelle « mes inoubliables puissances secrètes ».
Akira Kurosawa est né à Tokyo en 1910. Il est le dernier d’une famille de sept enfants. Sa mère est issue d’une famille de marchands d’Osaka. Son père, originaire de la province de Tohohu, au nord du pays, descend d’une longue lignée de samouraïs. Ce militaire d’un activisme frénétique est un éducateur sévère et intransigeant. Ses méthodes spartiates laisseront une trace indélébile chez le petit Akira.

Barberousse
Mais à l’image de Barberousse, le docteur un peu bourru héros d’un film de Kurosawa, le père d’Akira cache sous sa carapace un cœur d’or. « En dépit de ses apparences, mon père était le vrai sentimental de la famille. Ma mère, une femme douce et d’une résistance infatigable, incarnait au contraire l’élément réaliste » (Comme une autobiographie). Il est le premier « phare » de Kurosawa.
Akira n’est pas un garçon particulièrement éveillé, mais il est gentil et obéissant à l’excès. Son père lui façonne un emploi du temps draconien : lever avant l’aube, puis une heure de marche solitaire, leçon quotidienne d’escrime (sport qui passionna réellement le petit Akira). Ensuite, Akira doit s’arrêter au temple de Hachiman pour se recueillir. Sa longue journée ne prend fin qu’à la nuit avancée, après une leçon particulière de calligraphie notamment. A noter que le père d’Akira initie son fils au judo, sport auquel Kurosawa rendra hommage dès son premier film, Sugata Sanshiro.
En outre, le père d’Akira fait preuve d’une grande ouverture d’esprit dans certains domaines, ce qui se montrera déterminant dans la formation du futur cinéaste : « A une époque où dans les milieux éducatifs, tout concession au modernisme n’éveillait que méfiance et suspicion, mon père n’hésitait pas à nous emmener régulièrement au cinéma, au music-hall pour voir les plus célèbres artistes de l’époque. Intuitivement, il avait saisi toute la valeur culturelle et éducative du nouvel art visuel ». Entre 1920 et 1934, le jeune Akira découvre plus de cent œuvres cinématographiques, dont la quasi-totalité des classiques du cinéma international.
Kurosawa lui-même avouera qu’il n’était pas un brillant élève. Petit, il est plutôt lent et peu réceptif aux leçons du maître. « Peignez ce que bon vous semble », dit monsieur Tachikawa, un professeur de l’école primaire de Kuroda. Akira peint des tâches colorées ; il se fait moquer par tous les autres élèves. « D’un regard courroucé, monsieur Tachikawa s’empressa de leur imposer le silence et de faire les éloges de mon dessin. J’obtins la note la plus élevée, et c’est ainsi que j’ai commencé à aimer l’école » (in Comme une autobiographie).
M. Tachikawa, autre « phare » du futur cinéaste, représenta pour Akira la figure même du maître au contact duquel tout élève s’épanouit. Quand il sera à la retraite, Kurosawa ira régulièrement lui rendre visite à son domicile. Comment ne pas voir dans le personnage principal de Madadayo, ce Sensei adoré par ses élèves, un ultime hommage à M. Tachikawa ? On peut même aller jusqu’à dire que l’ombre de M. Tachikawa plane sur chacun des films dans lesquels Kurosawa traite du thème de l’initiation. « Le fait d’avoir rencontré à une telle époque une éducation si libre et si inventive, animée par une telle puissance créatrice, et d’être tombé sur un maître tel que M. Tachikawa, je le considère comme un bienfait exceptionnel » (in Comme une autobiographie).

Le Château de l'Araignée
M. Tachikawa permit également à Kurosawa de développer son goût pour la peinture. Ses études secondaires terminées, Kurosawa se consacrera à cet art. Dans l’école de Kuroda, Akira fait en outre la connaissance de Keinosuke Uegusa, un petit pleurnichard. Un lien fusionnel s’établira entre les deux jeunes garçons. Mais tandis qu’Akira s’épanouit de jour en jour, le petit Keinosuke semble ne pas vouloir sortir de l’enfance. Akira se comportera en grand frère avec lui, et y trouvera là une source d’épanouissement personnel : « En même temps que cette mauviette d’Uegusa m’inspirait des comportements protecteurs, je devenais quelqu’un qui ne se laissait plus faire, plus molester par les grosses brutes de l’école » (in Comme une autobiographie).
Etre initier et initier soi-même : voilà ce qu’aura retenu Kurosawa de son séjour à l’école de Kuroda. Cette voie menant à l’épanouissement personnel, on la retrouve dans Les Sept samouraïs et Barberousse ou encore Sanjuro des camélias : trois films dans lesquels l’initiation n’est jamais unilatérale, mais fonctionne à double sens ; « Apprends aux autres et apprends des autres ».
Mais le personnage qui occupe la place la plus importante dans l’enfance d’Akira est sans nul doute son grand frère Heigo. La scène se passe juste après le terrible séisme de Kanto qui secoua Tokyo le 1er septembre 1923. Heigo emmène son frère voir les ravages du séisme. Une vision du chaos s’offre alors au jeune Akira. « Ce doit être la fin du monde », pense-t-il même. Il peut lire la peur sur le visage des personnes qui l’entourent ; il dira plus tard : « La peur a la capacité de perturber totalement le comportement humain. […] Et les gens qui se sentaient menacés par cette nuit noire devinrent les jouets des plus terrifiants démagogues, et se laissèrent entraîner aux actes les plus fous et les plus horribles» (in Comme une autobiographie) ; des phrases qui permettent d’expliquer la descente aux enfers de Washizu, le personnage principal du Château de l’araignée.
Le jeune Akira doit également souffrir le spectacle « d’innombrables rangées de cadavre ». Lui ne veut pas voir, il se cache les yeux. Mais Heigo lui ordonne de regarder : « Regarde bien, Akira [...] Si tu fermes les yeux devant un spectacle effrayant, la terreur va finir par te gagner. Si tu regardes en face, il n’y a plus rien qui puisse te faire peur ». Akira regarde alors ; il voit l’eau de la Sumidagawa devenir rouge (et nous on voit distinctement la séquence de la mort du Kagemusha, dont le sang rougit les eaux d’une rivière). Il voit les désastres provoqués par la toute puissante Nature, à qui il rendra un hommage appuyé dans Dersou Ouzala. Il perçoit également au loin un coin de verdure épargné, dominant du haut d’une colline la pourriture ambiante (souvenir qui sera probablement repris métaphoriquement dans tous les films où une âme pure contraste avec les sentiments pervertis des autres personnages : Le plus beau, L’Idiot,…).

Rhapsodie en août
Cette excursion restera à jamais le souvenir d’enfance le plus fort de Kurosawa, et transpirera à travers toute son œuvre cinématographique : « Pour moi, le grand séisme de Kanto fut une expérience terrible, effrayante, mais d’une importance capitale. Il ne me révéla pas seulement la puissance incroyable des forces de la nature, mais aussi les abîmes extraordinaires du cœur humain. Il bouleversa ma vie, en transformant subitement le monde qui m’entourait » (in Comme une autobiographie). Nul doute que le cinéaste a en tête cet événement quand il s’attaque au projet de Ran, le film du « chaos ».
Comme le montre à merveille l’excursion au milieu des ruines du séisme, Heigo a ouvert les yeux de son petit frère. Il l’a sorti de son infantilisme en lui apprenant à regarder la mort et la souffrance en face, à dompter sa peur et à cerner toute la perversion des sentiments humains. Avoir la force de regarder, voilà comment l’on peut résumer ce qu’aura appris Akira de son grand frère : « Pour trouver la réalité, chacun doit regarder intensément son propre univers, chercher ces détails qui contribuent à cette réalité que l’on sent sous la surface des choses… Etre un artiste signifie chercher, trouver et regarder ces réalités-là ; être artiste, cela signifie ne jamais détourner les yeux » (in Comme une autobiographie), dira Kurosawa.
Quand Akira abandonne à 18 ans l’université pour se consacrer à la peinture, c’est son frère Heigo qui l’accueille chez lui, dans un quartier pittoresque de Tokyo. Le futur auteur des Bas-fonds et de Dodes’caden reconnaît qu’il s’est prodigieusement enrichi au contact des personnages romanesques qui peuplaient l’endroit. Kurosawa se livrera également à des descriptions rapides mais fort convaincantes des bas-fonds de Tokyo dans des films comme Un merveilleux dimanche, Chien enragé ou Entre le ciel et l’enfer.
Le suicide de Heigo marquera à jamais Kurosawa. « Il m’avait souvent répété que, passé le cap des trente ans, il se suiciderait. Il s’était forgé une philosophie pessimiste de la vie. Pour lui, tout effort humain était comparable à une danse sur une pierre tombale ». « En entrant dans la chambre d’hôtel, à la vue du cadavre recouvert d’un drap ensanglanté, je suis resté pétrifié, comme paralysé. Je fixais le corps inanimé de mon frère. Il avait le même sang que moi, et ce sang s’était coulé de ses veines. Cet être irremplaçable était mort » (in Comme une autobiographie). Reste que Heigo aura été un modèle pour Akira. Quelques années plus tard, un ami de son frère lui dira : « Tu es la copie conforme de ton frère ; mais autant lui était négatif, autant toi tu es positif ».
Kurosawa sait qu’il doit beaucoup à ses « phares ». Et il a pour eux une reconnaissance infinie. Son père lui a donné le goût de l’effort, et l’a initié aux arts martiaux. Le professeur Tahikawa a été le premier à laisser libre cours à sa créativité artistique. Son ami de toujours, Keinosuke Ueagusa, lui a montré en quoi initier autrui mène à l’épanouissement personnel. Son frère l’a incité à comprendre les comportements humains et à se connaître soi-même. Bref, ces quatre personnes lui ont appris la vie, et tous les films qui parlent de l’initiation, de Sugata Sanshiro à Madadayo en passant par L’Ange ivre, Chien enragé, Les Sept samouraïs, La Forteresse cachée, Sanjuro et Bareberousse, résonnent comme des hommages à ces personnes. Finissons par dire que ces quatre personnages ont éveillé chez Kurosawa une curiosité universelle.
La jeunesse de Kurosawa sera marquée par une soif d’apprendre quasi inextinguible. Kurosawa s’intéressera ainsi à la peinture, au théâtre, à la littérature, à la poterie, et au cinéma bien sûr. Cette curiosité universelle est pour Kurosawa une exigence vitale : « Les hommes de ma génération ont lu sans distinction tous les classiques, qu’ils soient japonais ou occidentaux. C’était pour nous parfaitement normal. L’ « occidentalisme » que l’on m’a parfois reproché, est en fait une question qui ne regarde que vous, les Occidentaux. Moi, je me sens citoyen du monde » (in Comme une autobiographie).
L’influence positive de Heigo se manifesta dans deux domaines fondamentaux pour Kurosawa : la littérature et la peinture. Sous la tutelle de son frère, Kurosawa découvre les grands écrivains russes. Son amour viscéral pour Dostoïevski, dont il adaptera L’Idiot, remonte à cette époque. Il découvre également à cette époque les classiques de la littérature (Le Château de l’araignée et Ran sont des adaptations, plus ou moins fidèles, de MacBeth et du Roi Lear). Enfin, il développe ses propres capacités littéraires, qui feront plus tard de lui un des tous meilleurs scénaristes du pays. « Si vous voulez écrire des scénarios, vous devez d’abord étudier les grands romans et les grandes pièces de la littérature mondiale pour réfléchir à ce qui fait leur grandeur. A quel moment survient l’émotion que vous ressentez à les lire ? Quel degré de passion a dû avoir l’auteur, de quel niveau de précision s’est-il armé pour dépeindre les personnages et les événements comme il l’a fait ? Vous devez les lire soigneusement, jusqu’au moment où vous serez capables de saisir ces choses » (in Comme une autobiographie).
Si, à dix-huit ans, Kurosawa opte pour la peinture, c’est davantage pour fuir l’académisme universitaire que pour concrétiser la révélation d’une vocation sûre. L’appétit de savoir de Kurosawa est insatiable, sa curiosité est universelle. Tessai, Urozu, Taiga (trois célèbres paysagistes japonais), les « fauves » Cézanne et Van Gogh, tout y passe. Des films comme Dodes’caden ou Rêves seront l’expression même de l’art pictural de Kurosawa : le cinéaste s’y comporte en véritable peintre. Un de ses confrères dira, bien plus tard : « Quand Kurosawa écrit, ce n’est pas de l’écriture, ce sont des dessins ». A noter que Dodes’caden est son premier film en couleurs. Mais c’est lors de la sortie de Kagemusha qu’il affirme: « Ceci est mon premier vrai film en couleurs ».
Cependant, par manque de moyens, Kurosawa ne peut pas réellement peindre, tout juste se contente-t-il de dessiner. A l’époque, Kurosawa vit chez son frère dans un quartier modeste de Tokyo. La multitude de portraits humains qui s’offrent à lui le fascine. Cette expérience lui servira bien évidemment pour les films dans lesquels il décrira les bas-fonds de Tokyo. Il y côtoiera également toute la bassesse humaine : « L’ambiance allègre et vivante qui me plaisait si fort dans la vie de ces immeubles cachait dans son ombre une triste réalité » (in Comme une autobiographie). Un vieil homme qui viole sa petite-fille, une femme qui se suicide, une mère qui martyrise son fils, autant de scènes qui rythment alors son quotidien.
A côté de cela, Kurosawa s’intéresse également de très près au théâtre Nô. Il dira même plus tard toute l’admiration qu’il a pour le théâtre Nô : « Le Nô est une forme d’expression unique au monde. […] Moi j’adore le Nô et je l’ai toujours regardé, donc c’est normal que je m’en inspire » (à propos du Château de l’araignée). « On peut utiliser le Nô avec sa structure tripartite : Jo (introduction), Ha (destruction), et Kyu (hâte). Si vous étudiez le Nô avec ferveur, et si vous en extrayez l’essence, cela émergera naturellement dans vos films. Le Nô est une forme unique, authentique, qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde. Je pense que le kabuki, qui l’imite, est un rejeton stérile du Nô » (in Comme une autobiographie).
Heigo quant à lui est benshi, c’est-à-dire traducteur de films muets. Sa connaissance du cinéma est excellente, et ses relations dans le milieu nombreuses. Kurosawa visionne tous les films que lui conseille son frère, en particulier les films étrangers. La production japonaise de l’époque est assez faible. Mais un événement va provoquer la perte d’Heigo : l’avènement des films parlants. Heigo se suicide alors que Kurosawa a vingt-trois ans. Kurosawa est alors à un tournant dangereux de sa vie. Il ne consacre pas assez de temps à la peinture ; pis même, il s’en dégoûtera peu à peu. Il hésite, ne parvenant pas à trouver sa voie.
En 1935, il apprend par une annonce publiée dans un journal que les studios de la P.C.L. (Photo Chemical Laboratories) recrutent des assistants metteurs en scène. Kurosawa, qui doit trouver de quoi vivre, saute alors sur l’occasion. Le pas est franchi, et Kurosawa ne quittera plus le domaine du cinéma. « C’était le hasard qui m’avait fait prendre les chemins de la P.C.L., et ce faisant le chemin qui me conduirait à devenir metteur en scène de cinéma ; et pourtant, tout ce que j’avais fait auparavant semblait m’y mener inéluctablement. Je m’étais passionnément ébroué dans la peinture, la littérature, le théâtre, la musique et les autres arts ; j’avais farci ma tête de tout ce qu’on retrouve, comme composant, dans l’art cinématographique. Jamais l’idée ne m’était venue que le seul domaine où je pouvais être appelé à utiliser tout ce que j’avais appris, c’était le cinéma. Comment ne pas m’émerveiller de ce destin qui m’a si bien préparé pour le chemin que je devais prendre dans la vie ? Ce que je peux dire, c’est que cette préparation était, de ma part, totalement inconsciente » (in Comme une autobiographie). Dans les studios de la P.C.L., Kurosawa fera la rencontre de Yamamoto, le cinéaste qui lui apprendra tout ou presque de son métier.
Malgré toute l’admiration que porta Kurosawa à Yamamoto, il faut bien avouer que celui-ci fut un cinéaste moyen. Yamamoto tourna durant la seconde guerre mondiale des films de propagande qui nuirent ostensiblement à son image dans le milieu du cinéma. Mais s’il n’était pas un génie, il connaissait bien son métier, et savait l’enseigner.
Entre lui et Kurosawa se développe une confiance réciproque. Yamamoto : « Je savais que je pouvais faire totalement confiance à mon premier assistant. […] Il voyait les choses avec lucidité et exactitude. Quand je l’ai initié aux techniques du montage, il a tout saisi d’emblée. Kurosawa avait un talent cinématographique inné, qui s’imposait à tous comme une évidence » (in Comme une autobiographie) ; Kurosawa : « Collaborer avec lui était aussi vivifiant que la brise des hauts sommets. C’était un homme doué d’une énergie extraordinaire et qui savait inspirer la plus totale confiance. Travailler avec lui était une véritable fête » (idem).
De manière générale, Yamamoto se montre très soucieux du sort de ses assistants : « Son attitude ne pouvait signifier qu’une chose : la formation des assistants, pour lui, valait la peine de sacrifier ses propres films » (idem). Kurosawa, lui, est très attentif à l’enseignement que lui prodigue son maître. Pour lui, l’apprentissage professionnel est loin d’être quelque chose d’accessoire : « On ne peut pas devenir metteur en scène si on ne connaît pas en détail toutes les phases de fabrication d’un film. Un metteur en scène est comparable à un officier détaché au front : s’il est incapable de commander chaque unité séparément, il ne pourra jamais diriger l’ensemble des opérations » (idem).
Sous l’influence de Yamamoto, considéré alors comme l’un des meilleurs scénaristes du pays, Kurosawa se met à écrire des scénarios. La réussite est totale : « Je lui demandais d’écrire des scénarios que je trouvais sensationnels tant pour le fond que pour la forme. Loin de trahir une application méthodique, ils témoignaient au contraire d’une inspiration fusante, spontanée » (idem).
Vient ensuite l’apprentissage du montage. « Je savais déjà que si on ne sait pas monter, on ne peut pas être metteur en scène de films. Le montage de film comporte la mise au point des touches finales données au film, mais plus que cela, c’est l’opération qui insuffle la vie dans l’œuvre » (idem).
Kurosawa apprend également sur les tournages des films de Yamamoto la maîtrise des sons, et la direction des acteurs. En ce qui concerne la direction des acteurs, Kurosawa dira dans Comme une autobiographie que Yamamoto lui a appris trois choses fondamentales : « Premièrement, les gens ne se connaissent pas eux-mêmes, ils n’ont pas d’image objective de leur propre parole et de la manière dont ils bougent. Deuxièmement, quand un mouvement de corps est fait consciemment, ce sera la conscience de ce mouvement plutôt que le mouvement en lui-même qui va accaparer l’attention à l’écran. Troisièmement, si vous expliquez à un acteur ce qu’il doit faire, vous devez aussi lui faire comprendre pourquoi il doit le faire de cette façon, quelles sont les motivations internes dans le personnage et dans l’action ».
Bref, Yamamoto a apporté deux choses à Kurosawa. Tout d’abord une vision complète du métier de cinéaste. Kurosawa deviendra un « auteur », au sens même où il maîtrisera tout du projet, de l’écriture du scénario au montage. Quand on voit les œuvres les plus abouties de Kurosawa, on sent clairement que rien n’a été laissé au hasard, et que tout est cohérent. Derrière chaque parcelle d’un film de Kurosawa, il y a la main d’un seul homme.
La seconde chose que lui a apporté Yamamoto, c’est une envie de toujours mieux faire. Kurosawa est un perfectionniste. Ainsi, Kagemusha était pour lui une simple…répétition générale de Ran ! Et au-dessus de cette perpétuelle recherche de la plénitude plane l’ombre du « meilleur des maîtres » : « Je te fais la promesse, Yama-san, d’essayer de faire mieux encore, et d’aller encore plus loin. Telle est l’oraison funèbre que je dédie à Yama-san » (in Comme une autobiographie ; ce livre paraît en 1985 et Yamamoto, appelé respectueusement « Yama-san », est mort depuis quelques années)
Tout cet aparté aura en fait eu la qualité majeure de nous amener à ce qui suit, à savoir le définition du cinéma donnée par Kurosawa lui-même dans Comme une autobiographie. Cette définition, au regard de l’enfance et de la formation du cinéaste, fait complètement sens.

Dodes'caden
« Qu’est-ce que le cinéma ? Il n’est pas facile de répondre à cette question. Il y a longtemps, le romancier Shiga Naoya parlait d’un essai écrit par son petit-fils, qu’il présentait comme une des plus remarquables œuvre en prose de l’époque. C’était intitulé : « Mon chien », et ça donnait quelque chose comme ceci : « Mon chien ressemble à un ours ; il ressemble aussi à un blaireau ; il ressemble aussi à un renard… », et le texte se poursuivait par l’énumération des caractéristiques spéciales de ce chien, en comparant chacune d’elles à une autre espèce, jusqu’à ce que tout le règne animal ait défilé. Mais l’essai se terminait par ses mots : « Mais c’est un chien, donc il ressemble surtout à un chien ».
Je me rappelle avoir éclaté de rire quand j’ai lu cet essai, mais il met en valeur quelque chose qui est sérieux. Le cinéma ressemble tellement aux autres arts ; s’il a des caractéristiques éminemment littéraires, il a aussi des caractéristiques théâtrales, un aspect philosophique, des attributs empruntés à la peinture, à la sculpture, à la musique. Mais le cinéma est, en dernière analyse, le cinéma ».
Réalisation, montage : Akira Kurosawa.