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Carnival of souls

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Regard sur la société, étrange introspection, chef-d’oeuvre visuel… Le carnaval des âmes de Herk Harvey, bientôt un demi-siècle après sa sortie, n’en finit plus d’enivrer ceux qui s’y invitent. Une oeuvre qui marque au fer rouge.

Beaucoup de choses ont déjà été dites sur Carnival of souls. Difficilement accessible avant l’explosion du DVD et d’Internet, rareté devenue au fil des années un film culte aux yeux des cinéphiles, c’est surtout par l’influence qu’il a eue sur les plus grands que l’on envisage le plus souvent aujourd’hui Carnival of souls dans une certaine Histoire du Cinéma. De Romero à Lynch, du Sixième sens à l’Echelle de Jacob, que ce soit au détour d’un plan ou d’une subtilité scénaristique, Carnival of souls hante malgré lui bon nombre de grand films "malades" des dernières décennies. Mais si inspiration il y a eu, consciente ou non, c’est du fait de l’incroyable modernité de l’oeuvre de Herk Harvey. De sa singulière étrangeté au coeur même d’un Cinéma fantastique déjà totalement régi par les codes du genre au début des années 1960. Statut de film culte et « parrainage » de grands noms du Cinéma, Carnival of souls, de par sa poésie et sa plastique envoûtante, se suffit néanmoins à lui-même et son troublant charme, près d’un demi-siècle ayant passé, reste toujours opérationnel.

Le postulat de départ, malgré son originalité à l’époque, trouve son efficacité dans une simplicité totalement épurée et une approche directe des tenants et des aboutissants : à la suite d’une course poursuite en voiture dont elle était passive et déjà victime, Mary Henry, et avec elle quelques-unes de ses amies, est victime d’un accident dont elle sera l’unique survivante. C’est une Mary somnambule et fantomale que l’on va alors suivre, et le retour à sa vie d’organiste dans un monde désormais hanté par les apparitions blafardes d’un homme qui ne lui laissera aucun répit. Naissant au détour d’un reflet ou d’un corridor ; ni violent, ni menaçant, mais tout simplement présent. Seul un parc d’attractions déserté, vers lequel se trouve étrangement attirée Mary, réussira alors à l’apaiser. Alors que, couvert par les notes froides et terrifiantes d’un orgue mortuaire, Carnival of souls lèvera le voile sur sa vraie nature.

Poupée blonde désarticulée, jeune femme faite marionnette, Mary Henry est perdue. Tantôt fuyant le monde et le visage de cet homme à l’omniscience hideuse, tantôt à la recherche d’un regard à croiser à travers lequel elle pourrait exister. Car si l’histoire de cette héroïne est simple à envisager dans son ensemble, il reste pourtant dans les yeux pétris de terreur de Mary, une profondeur troublante qui fait toute la puissance de Carnival of souls. A travers le jeu très juste de Candace Hilligoss, tantôt apathique, tantôt hystérique, c’est le portrait d’une jeune femme ne trouvant pas sa place dans la société que nous dépeint Herk Harvey. N’acceptant ni le regard des hommes et la sexualité qui en découle, ni la transformation de la société américaine tendant au consumérisme, Mary, l’organiste rurale, n’appartient  à aucun  groupe. Elle est, et restera, comme elle l’était déjà d’une certaine manière, dans la voiture conduisant à l’accident, seule.

       

La recherche du réel et de l’irréel dans ce monde désormais hanté, se couple donc avec une portée sociale très intéressante car assez nouvelle pour le genre en 1962 (La nuit des morts vivants de Romero continuera dans cette voie l’année suivante). Et c’est avec audace que Herk Harvey mettra en scène cette quête existentielle, véritable voyage initiatique à la destination incertaine. Usant d’ellipses, travaillant le son pour isoler son héroïne, accélérant sa bobine pour une scène de bal digne des danses macabres du XIV et XVème siècle, donnant au tournage en studio un intérêt pictural fort… La réussite de Carnival of souls est totale. Un bijou sombre et envoûtant  sur lequel le temps ne semble avoir aucune emprise. La quête de Mary et ses figures macabres parlant toujours aux plus sombres recoins de nous-mêmes et nous laissant, une fois arrivée à son terme, à nos songes et à nos angoisses. Découvrir ce film aujourd’hui, c’est également découvrir un pur chef-d’oeuvre de l’avant-garde fantastique des années 1960 ; là où le genre prend forme de métaphore. Là où ce que l’on voit n’est plus ce qui est et où le spectateur, tout comme Mary, devient le jouet du cinéaste. Certains réalisateurs n’en sont toujours pas revenus.   



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