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Carnet de route Paris Cinéma

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Ambiance bouillonnante à Paris Cinéma, entre des avant-premières et une invitée d’honneur exceptionnelle : Jane Fonda !

Les couloirs du MK2 Bibliothèque sont relativement calmes pour le début de festival. La projection de Submarino, le dernier Thomas Vinterberg, se fait dans la sérénité. Mais l’effervesecence sera bel et bien de la partie à l’arrivée des invités de cette huitième édition Paris Cinéma qui verra défiler Jane Fonda et Isabelle Huppert, entre autres. Voici un compte-rendu, d’une part, sur les avant-premières projetées dans le cadre du festival et d’autre part, sur la visite de Jane Fonda, invitée d’honneur.

Les avant-premières
Dimanche 4 juillet…

 
Submarino, Thomas Vinterberg
Date de sortie : 01/09/10

Thomas Vinterberg pose à nouveau sa caméra sur un drame familial adapté d’un roman, après Festen, illustration du Dogme 95 qui lui avait valu le Prix Spécial du Jury à Cannes, en 1998. Le titre de son film est plus explicite que son précédent long métrage récompensé, portrait corrosif d’une cellule sociale complètement éclatée. Submarino dévoile déjà de profondes blessures puisque le mot désigne cette technique de torture qui consiste à plonger la tête sous l’eau.

Le long métrage debute par une scène de baptême improvisé, où un nouveau-né et ses deux frères sont couverts de draps blancs légers, comme une bulle ou une parenthèse d’innocence qui ne tarde pas à se refermer. Les ongles en deuil de Nick (l’aîné) ne présagent rien de bon. Grands absents : les parents. Le père ne se montre à aucun moment et la mère passe son temps à ingurgiter de la gnôle, négligeant même de donner un prénom à son petit dernier. L’enfance est sordide et chaotique, l’âge adulte ne l’en sera pas moins, au milieu des rues de Copenhague que le réalisateur décrit avec un rythme parfois longuet (lors des scènes en présence du personnage Ivan, par exemple) mais avec une palette de couleurs ternes et justes.

La trentaine, Nick sort tout juste de prison. Il vit dans un foyer et mène une existence entourée de marginaux. Il occupe son temps à muscler ses pectoraux pour camoufler sa sensibilité et ses blessures. Mais le plus souvent, le personnage erre dans les rues pour chercher son frère, se chercher lui-même. Les scènes d’extérieur ne suggérent aucunement une ouverture au monde mais connotent l’abandon et l’égarement du personnage, qui malgré son physique baraqué, apparaît comme un flocon de neige, frêle et balayé par un climat familial écrasant. La rue, son cadet, veuf, la connaît aussi pour y fournir de la came. Entre rails de cocaïne devant les jeux télévisés (mini-référence à Requiem for a dream) et deals de poudre blanche annonciatrice d’une vie sombre sur le bitume, le jeune homme à l’allure toute filiforme, essaie de nourrir son gamin, Martin.

Par le biais de cette figure, le réalisateur amène un contraste saisissant entre innocence et noirceur. Thomas Vinterberg pose une caméra distanciée mais parfois un peu lourde (la main de Nick symbolise ses relations avec son frère cadet avec une certaine rudesse) sur des hémorragies familiales. Le cinéaste s’approprie la chute édenique, noyée dans des vies d’alcoolo et de junkie, spectacles tragiques et ignobles, avalanche de désillusions qu’observent ou devinent les enfants, en levant la tête, avec leur regard, innocent.

Lundi 5 juillet…

Paris Cinéma embrasse un large public avec sa journée spéciale Toy Story 3, destinée particulièrement aux culottes courtes. Mais le festival aborde aussi des sujets graves, ayant trait à la guerre. Le programme a laissé s’exprimer la voix de cinéastes sur ce thème. Les terres japonaises ont vu enfanter un long métrage génial sur les conséquences effroyables du retour de la guerre : Le Soldat Dieu, réalisé et présenté par le discret Koji Wakamatsu. Lunettes noires, le cinéaste offre un regard terrible mais tout à fait lucide sur la guerre, citant Charlie Chaplin qui lui-même avait cité Jean Rostand, à ce propos : « On tue un homme, on est un assassin. On tue des millions d’hommes, on est un conquérant. On les tue tous, on est un dieu. »
 

Le Soldat Dieu (Caterpillar), Koji Wakamatsu
Date de sortie : 01/12/10

En 1940, le Japon est en guerre contre la Chine et envoie ses soldats combattre pour l’honneur de l’empire. Le soldat Kurokawa revient décoré dans son village où l’attend sa femme. C’est le début d’une vision cauchemardesque pour elle : l’armée lui a rendu son mari dans un état lamentable. L’époux est allongé, amputé des membres supérieurs et inférieurs tandis que son visage est défiguré par des brûlures profondes. L’homme est désormais surnommé le Soldat Dieu. Et tout le village s’incline à sa rencontre alors qu’il n’est plus qu’une chose.

Des pleurs. Mais ils ne rendront jamais le corps initial du lieutement Kurokawa, complètement délabré par le conflit sino-japonais. L’homme incarne la monstruosité, celle de l’horreur des combats. Le film de Koji Wakamatsu met en lumière les traumatismes post-guerre sans ambages, avec une force insoutenable, comme les peintres expresionnistes allemands (Otto Dix, par exemple). Shigeko tente de reconstruire sa vie de couple avec son mari compètement estropié. Des cuillérées données à l’amputé au pot disposé par la femme pour les besoins de son époux, en passant par la sexualité, le réalisateur filme avec lucidité ces scènes de l’existence quotidienne, devenues abominables.

La relation entre les personnages s’assombrit alors que les villageois n’ont de cesse de louer son soldat sacrifié. Le seul à être conscient de l’absurdité de la guerre est cet homme un peu clownesque, présent lors de la cérémonie qui récompense Kurokawa. Le personnage possède la même fonction que les fous shakespeariens. Malgré leurs airs de turlupins, ces derniers détiennent la vérité. Mais la pensée est façonnée par le gouvernement, non par les bouffons. Maître-mot des discours officiels qui s’amoncellent avec véhémence comme des corbeaux sur un ver de terre : l’honneur. Shigeko fait semblant d’y croire, promenant son mari au milieu des rizières, dans une petite brouette. Mais la réalité triomphe d’elle avec une évidence implacable, comme l’ouragan broyant les ailes d’un papillon. Symbole percutant de cette situation : les oeufs brisés sur la tête de Kurokawa. Il n’est plus possible de construire quoi que ce soit. Les médailles et les articles de presse ne sont que de la pacotille et ne pourront jamais camoufler les chairs délabrées, les mutilations et les viols. La vie de Shigeko est désormais un terrain de ruines où règne le néant.

Manger, dormir, manger, dormir… Voilà à quoi la femme, harassée par le labeur dans les champs, résume les activités de son mari. Koji Wakamatsu touche ici au registre de l’absurde camusien. Ses personnages sont emprisonnés dans un non-sens du monde et (sur)vivent à l’image de Sisyphe, condamné à rouler sa pierre au sommet d’une montagne puis à la remonter perpétuellement. Shigeko travaille sur son métier à tisser alors que sa relation avec Kurokawa se dénoue sous ses yeux. Seule échappatoire possible, une eau sereine où se jouera la tragédie inversée du mythe de Narcisse.

Le Soldat Dieu conclut de la même façon qu’il a débuté, c’est-à-dire avec des images d’archives des bombardements nucléaires pour rappeler la folie meurtrière des hommes. Le conflit achevé, il ne reste plus que son ombre, effroyable.

Mardi 6 juillet…

 

 

Maintenant, c’est sûr, il faut se pointer au moins une heure, voire une heure et demie à l’avance pour être sûr d’avoir son sésame, d’autant plus que ce soir-là a lieu la projection de Copacabana. Huppert et sa fille à l’affiche d’un même film. Des caméras, des appareils photos et une foule de spectateurs répondent au rendez-vous. Devant la salle B du cinéma MK2 Bibliohtèque, la file d’attente s’allonge en attendant l’ex-présidente du jury du Festival de Cannes, avec son lot de questions et commentaires inattendus, livrés à tue-tête. « Tu sais c’est où Copacabana ? C’est pas aux Etats-Unis ? » Réponse de l’interlocuteur on ne peut plus savant : « Non, c’est au Brésil. En fait, c’est un peu comme la Baule, sauf que là-bas, les gens, ils sont pas moches. » Et une autre spectatrice, sans doute jalouse et peut-être originaire de la Baule qui sait, d’ajouter : « Ouais mais là-bas, ils sont tous refaits ! ». Et vlan !

Revenons à l’un des temps forts de ce Paris Cinéma : la venue de l’interprète principale de Copacabana. Les bouteilles d’eau se ferment, les programmes sont rangés dans les sacs à dos des cinéphiles ou sacs à main des spectatrices. L’ambiance est solennelle pour accueillir l’étoile du cinéma. Le climat se détend avec la prise de parole d’Huppert qui remercie son public d’avoir préféré la salle obscure au foot (l’Uruguay joue la demi-finale contre les Pays-Bas et l’actrice, qui soutient la Céleste et visiblement bien informée, nous indique  que ce sont les Bataves qui mènent. Score du match : 1-0). Quittons l’Uruguay, direction un peu plus vers le Sud, avec la projection du très rafraîchissant Copacabana !
 


Copacabana, 
Marc Fitoussi
Date de sortie : 06/07/10

Babou mène une vie de baba cool, sans le sou mais insouciante et hédonniste. Sa fille Esméralda lui annonce qu’elle va se marier avec Justin, jeune homme un peu étriqué. Problème : sur la liste des invités ne figurera pas Babou car son enfant ne veut pas se taper la honte…

Copacabana se penche sur les relations mère/fille. Le casting est très people puisque les deux personanges sont interprétés par Isabelle Huppert et sa vraie progéntiure, Lolita Chammah. Monstre sacré du cinéma et du théâtre, la première laisse peu de place à la seconde. Mais le régal est bel et bien là, face à cette comédie où s’opposent deux idéologies. D’un côté, se trouve une conception de la vie relax ; de l’autre, une conception plus convenue. Esméralda préfère réviser consencieusement son latin et sa linguistique alors que Babou cherche tout simplement à s’éclater, au jour le jour. Personnage haut en couleurs, la mère passe son temps à danser la samba sur la musique d’un juke-box et concocter des plats indiens en s’habillant avec un sari, bindi sur le front.

Marc Fitoussi intègre de l’humour par petites touches toujours efficaces. La réussite de son film tient surtout au personnage de Babou mais aussi à un choix des lieux judicieux pour sa comédie. Dans un premier temps, celle-ci se déroule au nord de la France puis en Belgique, à Ostende. Babou part y travailler en tant que rabatteuse, maniant la tchatche avec une aisance naturelle, le tout pour tisser une nouvelle relation avec sa fille. La ville apparaît comme un coin paumé, avec son climat frisquet et ses couleurs ternes mais n’est pas pour déplaire. On n’est pas loin de Groland et ses décors de losers. Babou, comme un rayon de soleil, apporte un bon coup de punch à cette ville léthargique, en totale opposition avec le titre du film.

Copacabana est modelé dans un esprit hippie, confronté à la mentalité des promotteurs dont le maître mot est le chiffre d’affaires, au détriment des sans-logis. C’est là qu’apparaissent quelques accents de naïveté : face à sa patronne aux dents de requin, Babou ne reniera pas ses convictions altruistes et une issue éclairée se pointera gentiment à elle. Malgré les faiblesses d’un scénario qui s’avère ordinaire, Copacabana se laisse agréablement regarder. Les dialogues ont une pointe de mesquinerie séduisante et le ton est enjoué de bout en bout. La comédie de Marc Fitoussi tient humblement ses promesses.

 

Mercredi 7 juillet…

Sarouels, marinières et débardeurs aux couleurs de l’été remplissent le MK2 à côté duquel s’érigent majestueusement les quatre tours de la BNF Défilé de looks estivaux où l’on a tout : de la jeune fille qui exhibe ses achats soldés dans les galeries et avenues commerciales au cinéphile geek, promenant son éternel sac à dos, avec son dernier mensuel ciné et ses fidèles baskets épaisses, solides, hiver comme été mais pas aussi fraîches que l’air de l’Hymalaya alors que dehors, le thermomètre dépasse allègrement les 32 degrés… Dans les salles obscures, c’est le noir et blanc qui dominent ce soir-là, pour traiter des sujets graves, avec d’une part, la projection de Je ne peux pas vivre sans toi, succintement présenté par son réalisteur puis le très attendu City of life and Death, réalisé par Chuan Lu. Le cinéaste chinois vient à la rencontre des spectateurs pour introduire son film, de façon humble et discrète, à l’image de sa tenue aux couleurs sobres.

Je ne peux pas vivre sans toi (Bu neng mei you ni), Leon Dai
Date de sortie : prochainement

Le film débute par l’image d’un homme, désespéré, qui menace de se jeter du haut d’un pont avec sa fille de sept ans dans les bras, alors que le trafic est au plus fort de sa journée.

Leon Dai, acteur et réalisateur taïwanais a choisi de filmer en noir et blanc le parcours de Wu-Hsiung, ouvrier modeste qui répare des bateaux à ses risques et périls. Il vit seul avec sa fille pas encore scolarisée. Les services sociaux de la ville lui enjoint d’inscrire sa fille à l’école. Le père souhaiterait volontiers le faire. Sur sa moto, il emmène son enfant pour effectuer la démarche mais devant eux, se présente une route semée d’embûches. Wu-Hsiung se heurte à une flopée de rouages et absurdités administratives.

La première demi-heure se focalise sur la situation sociale des personnages. L’absence de couleurs donne une touche néo-réaliste. La caméra filme le village de pêcheurs, son port, ses bateaux et leur peinture écaillée qui dit tout de la misère des ouvriers. Le logement de Wu-Hsiung respire également la précarité, loin des bureaux confortables de l’administration. Le début du film peine à démarrer, Wu-Hsiung s’attardant à dresser un tableau social de son personnage principal. La suite se déroulera dans un climat kafkaien.

Wu-Hsiung n’a qu’un seul désir : scolariser sa fille. La démarche, qui n’a rien d’exceptionnelle, s’avère un parcours où il faut s’armer de patience, beaucoup de patience. Le déroulement des actions évoque la pièce de Beckett ou Vladimir et Estragon attendent Godot qui ne viendra jamais, à la différence que dans le film de Leon Dai, Wu-Hsiung est actif. Il effectue les démarches nécessaires mais, et c’est bien là le pire, il n’aboutit à rien. L’homme est baladé de service en service car les uns et les autres se renvoient la balle. Reste que son enfant demeure toujours sans école. Une spirale de l’absurde ligote l’ouvrier qu’un acte désespéré va finir par guetter, sous l’oeil des médias. Leon Dai montre comment un honnête ouvrier et père bienveillant à l’égard de sa fille se fait happer par la folie.

Je ne peux pas vivre sans toi témoigne d’un non-sens asphyxiant son personnage principal. Le réalisateur pointe du doigt la bureaucratie taïwanaise, compètement à côté de la plaque, injuste, inutile et écrasante mais le film, poussif, n’apporte rien de bien nouveau, ni dans sa thématique, ni dans son langage cinématographique. Face à la machine absurde qu’est la bureaucratie, Leon Dai oppose toutefois le portrait d’un amour paternel authentique, à travers un regard dénué de misérabilisme et rempli d’humanité.
 

City of Life and Death (Nanjing ! Nanjing !), Chuan Lu
Date de sortie : 21/07/10

Nanjing ! Nanjing ! Tel est le titre original du long métrage de Chuan Lu. Le réalisateur chinois traite le massacre de la capitale du Sud de 1937 dans City of life and death, tableau puissant de l’horreur du conflit sino-japonais.

Seconde guerre mondiale. La ville de Nankin voit la vie étroitement accolée à la mort. Les civils rescapés côtoient les soldats du camps adverse. Un contraste que le blanc et le noir soulignent avec une note pleine de religiosité. Le caractère binaire est au coeur même de la charpente du film. Ce denier se divise en deux parties. La première est un somptueux panorama du conflit et rappellent les mines de plomb de Ludwig Meidner, témoignages terribles des guerres, où les combattants vivants sont mêlés aux cadavres dont les membres sont complètement délabrés. Tout est enchevêtré et confus. D’ailleurs, au cours de cette première heure, les personnages baignent dans l’anonymat le plus complet. Dans des plans larges, l’on voit le sol jonché de dépouilles et lorsque les yeux se lèvent, c’est pour voir un ciel clément, dont la vue est souillée par des corps suspendus à des poteaux qui ont dû servir de potence. Mais à aucun moment le cinéaste ne plonge dans le voyeursime, le choix du noir et blanc atténuant d’ailleurs toute image sanguinolente.

Réalisateur chinois et diplômé d’une école militaire, Chuan Lu a eu l’audace d’inclure le point de vue japonais dans son film, à côté de celui des Chinois, une bilatéralité vue quelques années plus tôt avec Mémoires de nos pères et Lettres d’Iwo Jima. Confronté à la censure de son pays, le cinéaste a fait des compromis. Mais le résultat demeure convaincant. Le film ne résume pas les Japonais à des soldats, bras obéissants à une logique effroyable de guerre. Chuan Lu s’attarde sur le cheminement de Kudokawa, jeune soldat nippon, au milieu des cris, des viols et des morts et montre, à travers cette figure, que les ennemis sont des êtres ordinaires. Ils boivent, fument et assouvissent leur libido avec des prostituées ou des jeunes filles capturées ou sacrifiées. Les combattants ont les vices des humains parce qu’ils sont tout simplement des hommes en dépit de leurs actes, terribles, sur le champ de bataille.

Qu’elle soit observée du point de vue chinois ou japonais, la guerre demeure toujours la guerre, avec son lot d’atrocités. Point culminant du film, la cérémonie qui célèbre la prise de Nankin. Les soldats entament une danse, accompagnée de percussions qui viennent troubler un ciel paisible et rappellent la violence du massacre. La chorégraphie est menée par un soldat dont le regard laisse deviner la folie, celle des corps qui se livrent à une barbarie.

Avec Le Soldat Dieu, City of Life and Death offre des moments noirs mais grandioses, voire déjà cultes de la guerre au cinéma.
 

Jeudi 8 juillet…

Arghhhh, le monde est injuste ! Arrivés au guichet, on s’entend dire « La séance de 19h, pour Des Hommes et des Dieux est complète ». Tant pis, tentons la séance d’Oncle Boonmee, calée à 21h30. « Désolé, c’est aussi complet, annonce le jeune homme avec un sourire. Le sourire, gardons-le car on en conclut que le festival connaît un franc succès et attire de plus en plus de monde, notamment des non-initiés des salles obscures. Plutôt une bonne nouvelle (même si l’on attend comme un rat échoué et affamé devant les guichets du MK2…). Seuls des happy-few pourront pleinement profiter des séances des deux films, auréolés au Festival de Cannes !

Vendredi 9 juillet…

Paris Cinéma, ses stars et ses photographes. Mais derrière, on peut saluer le travail des bénévoles, étudiants ou autres, indispensabes à la vie du festival. A l’ombre, toujours, et dans la fiction, se trouvent également les valets, serviteurs et bonnes. Des petites mains qui répondent aux besoins des maîtresses et assouvissent le désir des maîtres. C’est la thématique de The Housemaid, sélection officielle du festival de Cannes 2010. Le film marche sur les pas de La Cérémonie de Chabrol et Les Blessures assassines de Jean-Pierre Denis, mais avec sa galerie de rapaces prédatrices aux serres bien crochues et pénétrantes. Programmation de luxe de ce Paris Cinéma !


The Housemaid, Im Sang-Soo
Date de sortie : 15/09/10

Remake du film coréen de Kim Ki-Young datant de 1960, The Housemaid s’approprie le thème maître/valet dans l’univers bobo asiatique. Im Sang-Soo filme le parcours d’une jeune femme populaire, fraîche et naïve (Euny) engagé dans une famille de riches. Elle deviendra la maîtresse de son employeur dont l’épouse est enceinte de jumeaux…

La lutte des classes est au coeur du remake réalisé par Im Sang-Soo, sur un ton succulent où le fiel est roi. Au début du film, le réalisateur pose sa caméra sur les couches modestes d’une Corée nocturne et frissonnante. Des bras tranchent des poissons et préparent la cuisine quelque part, dans les rues de Séoul. Le geste est machinal tandis que dehors s’écrase une jeune femme du haut d’un immeuble. Des traces de sang sur le bitume rappelle que la vie est abrupte dans les classes populaires.

Et non loin de là, la bourgeoisie.Durant le premier quart d’heure, l’oeil se perdait dans l’immensité des innombrables immeubles de la capitale mais l’autre monde est filmé différemment. Par le biais de lents travellings, la caméra met en avant les traits rectilignes et épurés de la riche demeure, harmonieuse, du moins en apparence. Car, sous le somptueux lustre et dans les recoins de la gigantesque cheminée dernier cri, se tapissent des langues perfides et des mains généreuses en chèques et billets pour balayer les ennuis comme par enchantement. L’ambiance est pestilentielle et angoissante comme le suggèrent les deux clins d’oeil savoureux à La Malédiction de Richard Donner.

The Housemaid s’appuie sur l’excellente interprétation de ses acteurs. Lee Jung-Jae campe un mari qui respire l’opulence à chacun de ses mouvements. Il joue admirablement son rôle de boss, même dans la relation charnelle avec Euny où il déploie ses bras à la façon de l’homme de Vitruve, symbole d’une parfaite maîtrise. Jeon Do-Youn incarne une bonne « simplette », proche de la petite fille qu’elle garde, pure comme un lys mais on se réjouit de chacune de ses apparitions.

Les personnages secondaires ne sont pas en reste. Youn Yuh-Jung est exquise en gouvernante monolithique qui exécute méticuleusement ses tâches tout en détestant le sale boulot alors que l’épouse et la belle-mère agissent de connivence, comme la peste et le choléra, avec en musique de fond, La Mamma morta interprétée par la célèbre Maria Callas. La chanson offre une note sombre, très suggestive et ironique à l’ensemble du film qui joue sur une multiplicité de registres tout à fait maîtrisée.

The Housemaid est le spectacle délectable d’une bourgoisie scélérate, qui gère à sa façon un adultère incommode, derrière ses culottes proprettes, soigneusement lavées à la main, par la bonne, bien sûr. Même si elle perd parfois la face, la classe des bobos ne laisse pas échapper la coupe de champagne qui semblerait greffée à sa main, dans un final inattendu, mélange d’exubérance et de déjanterie. 

 

Louise Bourgoin est attendue non pas sur le plateau de Canal Plus mais dans la salle B du MK2 Bibliothèque pour y apporter son éclat de beauté. Une fois de plus, ça grouille dans les allées du ciné. Gilles Marchand va répondre présent avec son équipe pour présenter L’Autre Monde. L’ancienne miss météo, toujours très classe et Melvil Poupaud, vêtu d’une tenue cool, sont bel et bien là pour nous souhaiter une belle projo ! Mais le verdict n’est pas convaincant…

L’Autre Monde, Gilles Marchand
Date de sortie : 14/07/10

Gaspard vit de beaux jours, dans le sud, pendant la période estivale. Il sort avec Marion, une ado pleine de fraîcheur. Mais la rencontre avec Audrey, alias Sam, dans un jeu de réseau, semera le trouble dans son existence.

Un portable trouvé dans une cabine de plage et c’est le début d’une filature qui va mener au personnage intrigant de Sam/Audrey. La fille apparaît d’abord sur les photos de son mobile, puis dans une église, vêtue d’une cape et d’une capuche noires, laissant entrevoir une longue chevelure blonde. Le film baigne d’emblée dans une nébuleuse, un autre monde où mal-être et folie se sont emparés des âmes, capables d’actes irréversibles. Gilles Marchand décortique la génération d’ados, dans sa version geek, affublée de de son pseudo, de son avatar et de sa voix virtuelle.

Cet univers trouble trouve son incarnation dans le personnage de Sam, que l’on perd de vue, retrouve et que l’on perd à nouveau. Gaspard est obsedé par elle. Mais la fascination de ce dernier est filmée de façon balourde. L’attirail énormissime est déballé pour suggérer l’émotion de Gaspard : plissement des yeux face à la mystérieuse Sam, pupilles dégoulinantes de désir (à croire que l’ado a quitté brutalement les lectures de la bibliothèque rose ou verte avec ses bons vieux Oui-Oui, Jojo le lapin et Fantômette pour celles de Playboy ou Penthouse…) et casque dans les oreilles avec musique sensuelle pour exciter les sens (cela rappellera des vieux souvenirs aux nostalgiques de La Boum).

Quand la testostérone ne gagne pas les personnages, ce sont les paris qui les font vibrer. La bande de jeunes fait monter l’adrénaline en s’adonnant à des jeux où l’on titille la mort, en plein milieu de la nuit, avec les phares des voitures vombrissantes comme éclairages. Pas une nouveauté dans le cinéma mais plutôt un plagiat.

Dans le monde, le vrai (enfn, celui du cinéma), se trouve Marion, la petite amie de Gaspard. La jeune ado incarne la naïveté et le monde ordinaire mais le véritable, dénué de rebondissements. Gilles Marchand divise donc son univers en deux. D’un côté, vivent les êtres de chair avec leur esprit Bisounours, au bord du littoral ou dans les ruelles hospitalières de la ville ; de l’autre apparaissent les êtres virtuels (et ceux qui penchent vers lui), évoluant dans la violence, au milieu d’immeubles gigantesques, froids et impersonnels.

Cette binarité du monde apparaît totalement réductrice, clicheteuse et naïve à souhait. Gaspard semble découvrir la noirceur comme dans un mauvais téléfilm pour ado glandouillard, avec une Sam incarnée par Louise Bourgoin qui se contente de jouer la femme vénéneuse et c’est tout. Melvil Poupaud interprète son rôle de vilain méchant sans accro mais dans un scénario qui semblerait avoir été écrasé par un rouleau compresseur.

L’Autre Monde disposait de quelques atouts pour séduire. L’alliance du cinéma et du jeu vidéo aurait pu être beaucoup plus travaillée. Ici, elle ne traduit que la dichotomie simplette entre bons et mauvais, vrai et faux, prosaïsme et piquant dû à la multiplicité des possibles dans le virtuel (mais il ne se passe pas grand-chose, en fait, dans le jeu en réseau…). La réalisation, comme le script, est finalement molle et seule ne peut s’élever que la déception.


Samedi 10 juillet…


Sur le parvis du MK2 Bibliothèque, l’un des QG des festivaliers, a lieu la traditionnelle Brocante du cinéma. Les fouineurs parcourent les stands qui recèlent, à la recherhce des trésors du septième art. Mais ce n’est pas tout. Les opérateurs-projectionnistes du groupe UGC sont mécontents du plan de restructuration et le font savoir par une grève. La grève, les employés de MK2 la suivent également mais n’empêchent pas la projection de L’Arbre qui se fera sans pop-corn, ni confiseries mais l’on s’en accommodera.

La projection commence à 19h mais à 17h50, aïe : il ne reste plus qu’une quinzaine de places… Sur le programme du festival, noir sur blanc, on peut lire que L’Arbre sera « présenté par la réalisatrice et (sous réserve) la comédienne Charlotte Gainsbourg ». La timide actrice et chanteuse, qui a mis du temps avant d’accepter de se produire en live d’abord aux Etats-Unis puis en Europe, sera-t-elle présente, absente, présente, absente au ciné ? Cruelle déception ! A part la photographe officielle, personne n’a dégainé son appareil. Ne sont présentes que la réalisatrice et la productrice. Pas d’autres choix que de se contenter de l’éblouissante Charlotte sur grand écran, dans une terre située à des kilomètres de l’Hexagone.

L’Arbre, Julie Bertucelli
Date de sortie : 11/08/10

Grandes étendues australiennes. Dawn et Peter mènent une vie paisible, avec leur quatre enfants, dans leur maison qui jouxte un grand figuier. Mais un jour, le mari meurt d’une crise cardiaque, au volant de sa voiture qui percute l’immense arbre. Simone, âgée de huit ans, croit que son père s’est réincarné sous les traits de ce végétal. Le figuier devient de plus en plus envahissant si bien qu’il faut se résoudre à l’abattre.

Le film de Julie Bertucelli est une adaptation de L’Arbre du père (Our Father who art in the tree), livre écrit par Judy Pascoe. D’emblée, la réalisatrice capte avec somptuosité les étendues d’Australie, teintées d’animisme. Protégeant la maison de son ombre, le figuier, resplendissant, constitue un personnage à part entière. Sa présence rassure les membres de la famille. Dawn se réfugie dans son feuillage, tout comme Simone, abritée au milieu de ses branches vigoureuses. Le couple mère/fille (Charlotte Gainsbourg et la toute jeune Morgana Davies) est intreprété avec plein de grâce et de luminosité.

Mais les personnages secondaires sont beaucoup moins subtils. Le plombier célibataire qui vient à point nommé et la voisine bêcheuse et plaignarde ne résultent pas vraiment d’une imagination poussée tant leur fonction est sans surprise. Le film, qui se déroule au coeur de la nature, est visuellement splendide mais la psychologie de ces personnages est un peu faiblarde et si la silhouette de l’arbre enveloppe et protège la maison, le long métrage, lui, n’est pas à l’abri d’un pathos survenant dans quelques scènes.

Le côté vert est bien plus intéressant que l’intériorité parfois légère des protagonistes. Outre la réflexion sur le passé et le présent, les vivants et les morts, la présence de l’arbre donne lieu à une fable aux accents écologiques avec sa petite galerie d’animaux. Des fourmis géantes se baladent sur les branches du figuier, une chauve-souris se faufile par la fenêtre de la cuisine et des grenouilles se tiennent là où on ne les attend pas. Julie Bertucelli rappelle la petitesse de l’être humain, qui disparaît avec promptitude, face à la Nature, rageuse et ravageuse quand l’homme manifeste des intentions destructrices à son égard. L’éruption récente du volcan Eyjafjöll, en Islande, le rappelait également à la mémoire humaine.

L’Arbre se laisse regarder comme une magnifique carte postale d’Australie, dont le verso contiendrait toute une idéologie écologique et une réflexion sur la vie humaine avec, toutefois, une texture parfois sirupeuse.

A présent, place la sublime Jane Fonda !…

Jane Fonda, invitée d’honneur

On l’attend tous. Dimanche 4 juillet, aux abords du cinéma, journalistes et photographes s’mpressent. A l’intérieur du ciné, l’effervescence est également palpable. Une légende du cinéma arrive, un ciel clément accueille l’une des plus belles étoiles du cinéma hollywoodien. Elle descend les marches de la salle obscure pour se rendre devant les spectateurs émerveillés. Puis elle monte aussitôt sur l’estrade, non pas par présomption mais pour être visible par tous et nouer facilement le contact avec son public. Jane Fonda est à Paris, svelte, rayonnante et pleine d’engagements pour nous faire vibrer avec sa filmographie en or.

Après un passage à la Filmothèque du quartier latin, Jane Fonda rend visite au MK2 Bibliothèque pour présenter Klute, un voyage en plein coeur d’un New-York plongé dans les splendides seventies, où elle incarne une icône habitée par un féminisme très classe…


 

Klute, Alan J. Pakula – 1972

Tom Gruneman, riche industriel, est introuvable depuis plusieurs jours mais l’enquête policière piétine. John Klute intervient alors. Proche de la famille et détective privé, l’homme s’en va retrouver son ami. Seul élément à sa portée : une lettre obscène du disparu. Et c’est vers Bree Daniels, une call-girl de luxe, que ses recherches vont le mener.

Sorti sur les écrans en 1972, Klute est un film noir marqué par les événements de la politique intérieure et extérieure. A l’étranger, les Etats-Unis sont en guerre contre le Vietnam tandis que la Maison Blanche a encore en mémoire l’assassinnat du Président Kennedy, et est secouée par le scandale de Watergate. Celle-ci trouve un écho patent dans Klute : le long métrage démarre sur le gros plan d’un magnéto énigmatique, qui débine une conversation entre une call-girl et son client. Des voix, et une voix silencieuse mais menaçante se laisse deviner au bout du fil, dans le studio de Bree Daniels, bric-à-brac étroit, soigneusement mis en scène et qui contraste avec l’immense pouvoir de séduction de la prostituée sur les hommes et son envie de libération.

Les murs ont des oreilles mais également des yeux. Un climat de paranoïa, suggéré par une fine mise en abyme, surplombe le New-York filmé par Alan J. Pakula. Klute surveille Bree Daniels et tous deux sont épiés du toit de la call-girl. La ville recèle ses junkies, ses prostituées et ses meurtres. Une atmosphère peu rassurante entoure les personnages qui balayent la Big Apple, pour y trouver des indices et, parallèlement, se livrent à une quête de soi.

Jonh Klute semble fait de marbre tant il se montre distant et impreturbable mais derrière sa cravate soigneusement nouée se cache un être plus humain, interprété par l’excellent Donald Shuterland. Bree Daniels fait son introspection chez la psy où elle explique aimer contrôler les hommes, à l’affût du sexe, en jouant son rôle de call-girl, irrésistible dans son look inspiré du psychédélique. Jane Fonda incarne donc un personnage en phase avec son époque qui voit apparaître des mouvements féministes.

Klute est un film noir où l’action se déploie tout à fait honorablement mais celle-ci n’en constitue pas la clé de voûte. Alan J Pakula a préféré mettre en avant ses personnages, notamment Bree Daniels qui, même si elle ne donne pas son nom au titre du long métrage a une place prédominante. Jane Fonda y incarne avec élégance une femme, symbole du climat à la fois suspicieux et libéré de l’Amérique des seventies.

Les Poupées de l’espoir, Daniel Petrie – 1984

Depuis son enfance, Gertrie Nevels mène une vie à la campagne. Son mari, Clovis, est fermier mais, durant la Seconde Guerre mondiale, il décide de se rendre à Détroit, pour y travailler en tant que mécanicien et gagner davantage d’argent. L’homme fait alors venir sa femme et leur cinq enfants en ville. Leur adaptation au mileu urbain ne sera pas si simple…

Les Poupées de l’espoir s’articule en deux partties que définissent les lieux : le Kentucky et son milieu rural puis la ville de Détroit. Clovis fantasme sur le Michigan, annonciateur d’une vie nouvelle et opulente, à ses yeux, alors que le pays est en guerre. Mais ce n’est pas le cas pour Gertrie et ses enfants. Ces derniers arrivent à Détroit comme des anges déchus. Seule la neige et ses rudesses les accueillent dans le berceau de l’automobile. Le Kentucky était filmé avec les couleurs égayantes de sa nature, tel un paradis. Les paysages étaient d’un vert clairesémé de teintes orangées et le végétal règnait. A Détroit, les couleurs sont lugubres et rappellent l’usine qui semble avoir mis son emprunte sur toute la ville et sur l’humeur des citadins. Lorsque Gertrie ouvre sa fenêtre, elle ne voit que du métal, des poteaux et wagons lourds et menaçants. La famille vit au milieu des baraquements qui abritent d’autres ouvriers et familles émigrantes. Exigus et étouffants, ils n’ont rien à voir avec les maisons du Kentucky où l’on se sent libre.

Les Poupées de l’espoir évoque Les Raisins de la colère. Les personnages du long métrage de John Ford (qui met en scène le père de Jane) sont en pleine désillusion, à l’instar des ceux du film de Petrie. Outre la naissance de la société de consommation au détriment de valeurs authentiques, le réalisateur dénonce l’exploitation des ouvriers, sujets à des conditions de travail qui mettent sérieusement en danger leur sécurité. Même si l’on voit apparaître des manifestants et syndicalistes, l’intérieur des usines ne sera jamais filmé, car le vrai sujet du film, audacieux, réside en la thématique de l’émancipation féminine qu’incarne grandiosement Jane Fonda. A cet égard, le titre original – The Dollmaker (littéralement « La Fabricante de poupées ») est bien plus parlant.

Gertrie est une épouse qui a toujours suivi les conseils de sa mère, fervente croyante et été docile envers son mari, pour qui elle a quitté son Kentucky natal, bien qu’elle soit très attachée à la terre, comme Scarlett O’Hara l’est à Tara. Les deux femmes diffèrent en bien des points mais toutes les deux ont traversé les rudes épreuves de l’existence sans que la combativité ne les abandonne jamais. Gertrie, grande amoureuse de la nature et sculptrice à ses heures perdues, se saisit de l’opportunité de vendre des poupées en bois et autres jouets ou objets décoratifs pour sortir son couple de la pauvreté et peut-être, un jour, revenir sur ses terres natales. Image très forte de l’émancipation de la femme : Jane Fonda, hache dans la main, qui coupe un lourd morceau de bois représentant un Christ, filmée dans un remarquable ralenti. Petrie aurait pu s’attirer les foudres des réligieux mais c’était sans compter sur son ingéniosité. Ici, la sculpture massive est détruite pour fournir un bois salvateur puisqu’il pourra permettre à la famille d’échapper à la misère.

Les Poupées de l’espoir est un très beau film sur le mal du pays et l’émancipation féminine. Jane Fonda irradie de sa présence le voyage de cette famille qui quitte son paradis rural pour la ville et ses désenchantements. 

 

La Maison du lac, Mark Rydell – 1981

Norman Thayer s’apprête à fêter ses quatre-vingts ans. Sa fille, Chelsea, revient voir ses parents pour l’occasion, avec son compagnon et Billy, le fils de ce denier. Près du lac, alors que des liens du sang vont s’avérer distants, d’autres vont se dessiner.

La Maison du lac est le dernier film dans lequel s’illustre Henry Fonda (Norman). A ses côtés se tient sa fille, Jane, qui incarne Chelsea Thayer. Mark Rydell filme un conflit générationnel : Norman, ancien professeur et plongeur médaillé, est un père qui, malgré le temps, voit encore son enfant adulte comme une  « grosse fi-fille ». Le climat est tendu entre le papa au verbe hargneux et sa fille, en quête de reconnaissance. Le duo Fonda brille à l’écran. Le lac apparaît comme un reflet puissant et permet aux uns et autres de se révéler, dans l’univers fictionnel mais aussi dans la réalité. Ainsi, Jane Fonda déclara : « J’ai dit à mon père dans le film toutes ces choses que je n’avais jamais osé lui dire dans la vie ; des petits bouts de phrases qui se cachaient au plus profond de moi et qui font qu’on garde toujours le souvenir de ceux qui vous ont donné la vie ».

Mais la rencontre des générations ne donne pas toujours lieu à un conflit. Norman a presque huit décennies alors que Billy n’a que treize ans mais, entre les deux, naît une très belle amitié. Rien ne semblait présager ce lien car tout paraissait opposer les personnages. Le premier passe son temps à cracher du venin tandis que le second est obsédé par les filles, ne lit visiblement pas souvent et adopte un langage proche de celui d’un charretier. Mais une fois encore, le lac joue une fonction, celle du rapprochement, en plus d’être un miroir. L’amitié va se tisser par le biais de la pêche, référence directe au roman d’Hemingway Le vieil Homme et la Mer. Norman et Billy rappellent Santiago et Manolin tandis que le gros poisson surnommé Walter, dans le film, et dont la capture s’avère difficile évoque l’espadon du romancier américain.

Très riche, La Maison du lac porte également en lui la thématique de la vieillesse. Norman est un personnage vif malgré son âge, mais peu à peu, son esprit est rongé par des troubles de la mémoire et lui rappelle, comme les aiguilles implacables de L’Horloge de Baudelaire, qu’il ne va pas tarder à quitter le monde. Son épouse, Ethel (Katharine Hepburn), voit ce drame se dérouler face à elle, impuissante. Le couple d’acteurs confère une force incroyable à leur personnage, qui se rapproche pas à pas de la séparation.

La Maison du lac est sublimé par un casting exceptionnel qui réunit Katharine Hepburn, Jane Fonda et son père, alors très âgé. Henry Fonda meurt un an après la sortie du film. La maladie l’emporte mais pour reprendre les propos d’Hemingway, il incarne cet « homme détruit mais pas vaincu ». Sa fille, Jane a repris le flambeau, illuminé avec éclat et dignité.

Instants magiques de ce Paris Cinéma 2010 dédié au Japon, la flopée d’avant-premières et la visite, en chair, en os et très glamour d’une Jane Fonda décidément éblouissante et inoubliable. Paris Ciné, c’est terminé pour cette année mais la tête est pleine de souvenirs étoilés !  Rendez-vous l’été prochain pour de vives émotions !

En bonus, la critique de Sawako Decides, film coup de coeur de notre rédacteur Kamel Bouknadel

À travers le quotidien d’une jeune fille timide et blasée, le jeune réalisateur Yuya Ishii dresse un portrait au vitriol de la société japonaise et signe une comédie douce-amère politiquement incorrecte, où les laissés-pour-compte ont le dernier mot.

Après les Philippines et la Turquie, c’est le Japon qui est à mis à l’honneur au festival. À travers une centaine de films projetés, Paris Cinéma nous offre un panorama intéressant, quoiqu’inégal, de la cinématographie japonaise contemporaine, allant du drame familial jusqu’au film de samouraï burlesque en passant par le pink-eiga. Présenté en compétition, Sawako Decides est le premier film de Yuya Isjii – en fait son film de fin d’études. Il se positionne dans la même veine que les jeunes réalisateurs nippons qui se démarquent par le mélange des genres et des tons, passant sans transition du drame familial à la satire anti-gouvernemental mordante et féroce.

À vingt-trois ans, Sawako en est à sa cinquième année à Tokyo – loin de sa campagne qu’elle a fuie à dix-huit ans – à son cinquième emploi – secrétaire bonne à tout faire d’un ponte de l’industrie du jouet – et à son cinquième petit fiancé – Kenichi, un jeune père divorcé et écolo. Peu sûre d’elle-même, elle traîne les déceptions comme les canettes de bière qu’elle boit à longueur de journée et se résigne à une existence de citoyenne « moyenne-inférieure », persuadée qu’on n’y peut rien changer. Quand elle apprend que son père est gravement malade, elle se laisse convaincre par Kenichi de reprendre l’affaire familiale d’empaquetage de palourdes et de retourner au village où chacun lui reproche d’avoir fugué.

Travail, argent, réussite, abandon des zones rurales, difficultés du couple… le réalisateur Ishii, à travers un regard plein d’humour mais dénué de complaisance, brasse les sujets clés des sociétés modernes. Les thèmes qu’il aborde ne sont certes pas très originaux ; ils ne sont même ni gais ni légers mais la drôlerie, le second degré, l’attention portée aux personnages et les références scatologiques apportent un équilibre au scénario et empêchent le film de sombrer dans le manichéisme et dans le pathos.

Mais surtout, cette comédie délirante trouve sa force dans le charme et le talent de ses acteurs, l’héroïne en tête. Incarnée par la chanteuse Hikari Mitsuhima, Sawako est une jolie femme aux traits enfantins ; elle n’a de cesse de s’excuser pour son passé, son incapacité à aimer et de répéter face à tous les problèmes qui l’assaillent et menacent la planète : « On ne peut rien y faire, n’est-ce-pas ? » Ce défaitisme, qui masque en réalité une peur du lendemain et des responsabilités, son rejet du mariage et de la maternité, est en fait celui de la jeunesse japonaise en perte de repères, perdue dans un pays qui oscille entre libéralisme forcené et traditions encore pesantes. C’est le fameux « miracle japonais », vendu par les médias occidentaux pour féliciter la bonne santé économique du nouveau poids lourd de la scène économique ; miracle qui deviendra très vite la « société camisole de force » pour reprendre l’expression du sociologue Masao Miyamoto.

Malgré un message de fin encourageant, Sawako Decides n’en est pas moins un sommet de cynisme. Tantôt noir, tantôt potache voire franchement scato, l’humour surgit de manière inattendue, comme dans cette scène où le père mourant tombe dans les escaliers et perd sa perruque ; ou encore lorsque Sawako jette à la figure de Kenichi les cendres du défunt. Déroutant, parfois hilarant, parfois émouvant mais toujours maîtrisé, Sawako Decides est un brûlot comique anti-gouvernemental – en atteste le chant des employés – et une véritable ode aux laissés-pour-compte qui rappelle les grands maîtres du cinéma social italien et britannique.

 


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