Select Page

4h44 Dernier jour sur Terre

Article écrit par

La fin du monde selon Ferrara, sur le mode mineur.

"This is the way the world ends
This is the way the world ends
This is the way the world ends
Not with a bang but a whimper."


« C’est ainsi que finit le monde / Pas sur un boum mais sur un murmure ». Les vers du célèbre poème de T.S. Eliot, Les Hommes creux (1925), ne sauraient mieux illustrer le nouveau film d’Abel Ferrara.
 Plus tôt dans l’année déjà, son Go Go Tales, bloqué dans les circuits de la distribution depuis 2007 et finalement sorti en février, annonçait un come back assagi, tout aussi réflexif mais beaucoup moins torturé. 4h44 Dernier jour sur Terre semble confirmer le phénomène : pour mettre en scène la fin du monde, Ferrara prend la tangente, évacue tout effet tonitruant. Son film est lo-fi : c’est un film d’appartement, où la mesure du temps qu’il reste se prend à l’aune d’un couple qui vit sa dernière nuit ensemble avant que tout ne s’éteigne. Au dehors, dans la nuit new-yorkaise (autre habitude du réalisateur que d’y plonger sa caméra), certains s’affolent, d’autres se suicident, quelques-uns font la fête. On les voit peu : Ferrara reste à l’intérieur du loft du Lower East Side, cadre un homme et une femme (Willem Dafoe et Shanyn Leigh, compagne à la ville du cinéaste) qui s’aiment avant qu’il ne soit trop tard.

Il y a qu’eux deux se sont fait à la fatalité, l’ont intégrée – qu’il s’agit maintenant de profiter et de faire le point. Comment ai-je vécu ? Y a-t-il des choses pour lesquelles faire amende honorable ? Ferrara prend le parti audacieux de montrer que pour ses personnages, très peu a changé. Skye continue de peindre, inlassablement, une grande toile sous forme de work in progress sur laquelle elle ajoute des couches successives au gré de l’inspiration, façon dripping. Cisco tient surtout, lui, à nouer un dernier contact, fusse-t-il virtuel, avec sa fille et son ex-femme. C’est ainsi que 4h44 Dernier jour sur Terre avance au fil des conversations Skype : Cisco participe de loin à une fête d’amis, s’enquiert de l’état d’esprit de sa fille ; Skye discute longuement avec sa mère, principalement du mal qu’elle a à voir son ami renouer les liens avec sa vie d’avant. C’est la belle idée qui traverse le film, qui dit qu’à la toute dernière heure, les obsessions restent les mêmes, que la jalousie ne s’amenuise pas. On continue de la même manière à regarder les bulletins d’informations en continu : même si, tout ce qui se dit, on le sait déjà.

 

 
 
Les nouveaux moyens de communication sont au centre de 4h44 : Skype donc, mais aussi écrans de télévision et tablettes numériques qui maintiennent une liaison, même en toc, avec le reste du monde. Skye et Cisco ont trouvé refuge dans la spiritualité : ils suivent les préceptes d’un maître bouddhiste par écran interposé, regardent une interview, en boucle, du dalaï-lama. Ces choix ne sont pas des décisions de dernière minute, plutôt un mode de vie qu’ils ont choisi et qu’ils appliquent jusqu’au dernier instant. Entre-temps, ils font l’amour, passionnément. La caméra ne les lâche ni l’un ni l’autre, tourne autour d’eux dans le lit, à même le sol, sur le toit de l’immeuble ou dans la rue, quand Cisco s’offre une dernière balade impromptue. Abel Ferrara, qui renoue avec la mélancolie d’un film comme The Addiction,(1998), s’égare toutefois un peu lorsqu’il dénonce un monde mort depuis longtemps, ravagé par l’individualisme et le peu d’égard fait par l’homme à la nature. « On est déjà morts », dit Willem Dafoe. « Al Gore avait raison », entend-on plusieurs fois : l’existence se mourrait donc à petit feu, depuis des années – le réchauffement climatique lui incombe.

C’est dans sa foi en l’humain que 4h44 touche le plus, quand il semble dire qu’à l’heure du bilan, nous sommes tous égaux face à la mort, que la peur et les doutes demeurent les mêmes. Le film de Ferrara trouve son accomplissement dans l’une des dernières séquences : Cisco rejoint des amis à quelques blocs de chez lui, d’anciens junkies qu’il fréquentait du temps de la drogue qu’ils consommaient à outrance. « La fin du monde, la fin du rêve. Je veux voir ça », affirme l’un d’eux : la dope a retrouvé le chemin de leur table, Cisco se dit qu’il peut bien y toucher à nouveau, une dernière fois. Si pas maintenant, quand ? Finalement, il se ravise. La came, l’alcool, le fait d’être accro : tout ça, il l’a dit, Ferrara n’y croit plus, il a définitivement raccroché. Ça ne l’empêche pas de convoquer ses anciens démons, qu’il peut désormais contrôler, tenir à distance. 4h44 est le film d’un cinéaste apaisé, qui affirme qu’au-dehors, le monde peut bien gronder, on ne l’y reprendra plus. Le vrai frémissement est intérieur, une fois le sort accepté. C’est le doute qui ne manque pas de s’insinuer en soi-même, qui permet de se maintenir en vie : et si, finalement, la fin du monde n’avait pas lieu ?

Titre original : 4:44 Last day on earth

Réalisateur :

Acteurs : , , ,

Année :

Genre :

Durée : 72 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Outrage

Outrage

Les six films d’auteur réalisés par Ida Lupino entre 1949 et 1966 traduisent l’état de « victimisation » dans lequel est maintenue
la femme américaine face aux défis de la reconstruction sociale de l’après-guerre. « Outrage » formalise, à travers l’esthétique du film noir, le trauma existentiel d’une jeune fille sauvagement violée. Poignant en version restaurée.