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4e édition du festival Ciné Nordica

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Bilan ? Nous n´avons pas souffert du froid mais avons savouré pleinement la richesse du cinéma nordique.

Mercredi 7 mars, malgré la pluie qui tombe à grosses gouttes sur les toits de Paris, une foule hétéroclite, dissimulée sous une nuée de parapluies multicolores, patiente devant le Cinéma du Panthéon. Dans la file d’attente, langues latines et germaniques se mêlent dans une joyeuse cacophonie. Force est de constater que Ciné Nordica attire un public originaire des quatre coins de l’Europe.

Cette année et pour la première fois, le festival présente des films issus non plus de quatre, mais de cinq pays nordiques. Les œuvres islandaises rejoignent enfin leurs consœurs danoises, norvégiennes, suédoises et finlandaises : la famille est au grand complet ! « Pour cette quatrième édition, nous nous sommes mis en quatre pour vous proposer un programme riche et varié », annonce Maria Sjoberg-Lamouroux, à l’origine de l’événement. En 2008, tandis que Ciné Nordica vivait ses premières heures, elle présentait son projet en ces termes : « L’idée de proposer une semaine de cinéma nordique au public français est ancienne, aussi ancienne que le phénomène de migration des peuples ou le mélange des cultures. Elle est née de l’envie de voir deux cultures différentes se présenter, se rencontrer et s’apprécier. Un besoin fondamental et vital pour celui ou celle qui vient d’ailleurs. »

Au-delà de la qualité des œuvres projetées, c’est avant tout cette volonté de faire dialoguer les cultures qui explique le succès de Ciné Nordica. Et puis, les cocktails et autres casse-croûtes nordiques proposés entre les séances suffiraient à séduire n’importe quel gastronome cinéphile.


Suède

Simon et les Chênes

C’est avec un film suédois que s’ouvre cette quatrième édition : Simon et les Chênes (Simon och ekarna), de Lisa Ohlin. Ou l’histoire d’un jeune garçon issu d’un milieu modeste qui, par hasard autant que par désir d’évasion, s’éprend d’histoire et de littérature, d’art et de musique classique. Plus qu’un récit initiatique, Simon et les Chênes est une grande fresque historique à la Autant en emporte le vent : tandis que l’ombre de la Seconde Guerre mondiale plane sur l’Europe, Simon se lie d’amitié avec une famille juive richissime mais anéantie par l’antisémitisme ambiant. La rencontre de ces deux univers permettra à Simon d’affirmer ses goûts et ses désirs mais également de découvrir ses véritables origines. On ne pouvait que déplorer que ce long métrage n’ait pas (ou presque pas) été projeté en France : à la frontière du réalisme historique et de l’onirisme, il dépeint avec justesse les rêves enfantins et les contradictions de l’âge adulte, tout en présentant la situation socio-politique de la Suède des années 1940.



Norvège

 
Escale en Norvège vendredi pour (re)découvrir Les Révoltés de l’île de Diable (Kongen av Bastøy), petit bijou de Marius Holst réalisé en 2011. Filmer une maison de redressement pour jeunes délinquants, dénoncer l’inhumanité qui y règne, contempler les amitiés qui naissent entre les détenus… L’idée n’est certes pas nouvelle, ayant déjà été exploitée par le réalisateur suédois Vilgot Sjöman dans 491 ou par le Finlandais Dome Karukoski dans La Maison des papillons noirs. Néanmoins, il semble difficile de résister à ce film mis en scène avec vigueur et porté par de jeunes interprètes époustouflants (Benjamin Helstad, notamment).

Dimanche, l’ambiance gagne en légèreté avec Happy Happy (Sykt Lykkelig) d’Anne Sewitsky, qui donne un bel aperçu de l’humour norvégien, caustique et amer. Bien qu’elle soit mariée à un homosexuel refoulé et mère d’un gamin sadique, Kaia remercie chaque jour le ciel pour son bonheur domestique. C’est une « happy christian », dont la joie de vivre se révèle aussi étouffante que perturbante. Mais voilà que de nouveaux voisins emménagent à deux pas de chez elle, ébranlant ses certitudes et ses convictions. Règlements de comptes et prises de becs rythment ce premier film frais et énergique.

 

Finlande

The Good Son

Cette année, la Finlande ne compte qu’un seul (et digne) représentant, The Good Son (Hyvä Poika), nominé en 2011 pour le prix du « Meilleur film nordique », prix décerné par le Conseil Nordique. Portrait d’une famille en marge, le deuxième long métrage de Zaida Bergroth aurait aussi pu s’intituler Sweet Seventeen. Comme Ken Loach dix ans plus tôt, la réalisatrice s’attarde sur le quotidien d’un adolescent en quête de repères, échoué à mi-chemin entre l’enfance et l’âge adulte. Sa mère, actrice déchue, alcoolique et dépressive à ses heures, n’est pas toujours en état de veiller sur sa famille. Alors il faut bien qu’il s’y colle de temps à autres, en s’occupant de son petit frère ou en mettant à la porte les amants occasionnels de la maîtresse de maison. Cependant, la réalisatrice s’intéresse moins à ce jeune homme déboussolé qu’à la relation fusionnelle et autodestructrice qui l’unit à sa mère (remarquable Elina Knihtilä). Une relation dont elle parvient à saisir et à restituer toutes les nuances.


Danemark

Beast

En franchissant la porte du Cinéma du Panthéon vendredi soir pour participer à une « soirée fantastique », on ne pouvait s’empêcher de se demander ce qui nous y attendrait. « On se fera peur, tous ensemble », promettait Maria Sjoberg-Lamouroux dans le communiqué de presse du festival. Tremblez, pauvres mortels… C’est un film danois et un ovni cinématographique, Beast (de Christoffer Boe), qui ouvre les festivités. Bruno, bonhomme rondouillard et binoclard légèrement dérangé, perd les pédales lorsqu’il comprend que sa femme le trompe et a l’intention de le quitter. Tandis que ses soupçons se confirment, une créature étrange croît secrètement à l’intérieur de son ventre… À la lisière du drame familial (un couple, lentement mais inexorablement, se délite) et du film fantastique, Beast surprend par son atmosphère malsaine et pourtant saisissante, par sa mise en scène sophistiquée et sa capacité à déjouer en permanence les attentes du spectateur. Si certains motifs empruntés au cinéma d’horreur frôlent parfois le kitsch (à commencer par la musique assourdissante), on ne peut que saluer l’originalité de l’ensemble.


Saga Løchen-Trier


Erik Løchen et Joachim Trier. Un grand-père et son petit-fils. Deux réalisateurs talentueux, profondément marqués par la Nouvelle Vague française. L’idée de réunir leurs films respectifs (La Chasse et Objection de Løchen, Nouvelle Donne et Oslo 31 août de Trier) à l’occasion de Ciné Nordica s’est révélée particulièrement judicieuse : les deux premiers sont considérés comme de grands classiques du cinéma norvégien, les deux autres ont connu un succès critique quasi-unanime. La Chasse et Objection devraient d’ailleurs sortir en DVD le 2 avril 2012… À bon entendeur ?


Bergman vu par Satrapi




Cris et chuchotements

Jeudi 8 mars, Marjane Satrapi est l’invitée d’honneur de Ciné Nordica, non pas pour évoquer ses propres films (Persépolis et Poulet aux prunes) mais pour présenter au public son coup de cœur nordique : Cris et Chuchotements d’Ingmar Bergman. « Coup de poing » tout autant que coup de cœur, ce grand classique du septième art décrit la lente agonie d’une jeune femme, Agnès (Harriett Andersson), au chevet de laquelle se relaient ses deux sœurs, Maria (Liv Ullmann) et Karin (Ingrid Thulin), ainsi que sa servante dévouée, Anna (Kari Sylwan). Tandis que la mort rôde dans le manoir familial, les cris déchirants d’Agnès prennent le spectateur à la gorge, aux tripes. Quand elle s’éteint enfin, le film se change en un huit-clos oppressant, rythmé par les confrontations entre Maria et Karin, leurs tentatives de dialogues et leurs non-dits haineux.

« J’ai vu ce film huit fois en tout, confie Marjane Satrapi. Je me souviens parfaitement du début, mais la fin semble baignée dans une sorte de brouillard. Je la redécouvre sans cesse. » Même si le public, encore sous le choc, pose peu de questions, la réalisatrice parvient à communiquer sa fascination pour l’œuvre de Bergman. Fascination liée à un usage particulièrement soigné des couleurs : le rouge vif, omniprésent, contraste avec les silhouettes des personnages vêtus de blanc. « Ce film marque notre esprit, touche notre imaginaire. Il continue de nous hanter longtemps après chaque visionnage. » C’est avec sincérité et spontanéité que la réalisatrice de Persépolis célèbre Cris et Chuchotements, n’hésitant pas à dévoiler souvenirs et anecdotes personnelles afin de mieux exprimer son ressenti. Et lorsqu’elle nous raconte finalement sa rencontre avec Bergman, un soir de Noël à la messe, on sent poindre dans sa voix toute son admiration. « Il était très grand, raconte-t-elle avec un sourire ému. Mais je ne lui ai pas dit un mot. »

Le mot de la fin

Comment conclure ? Comment apporter la touche finale à cette présentation d’oeuvres aussi diverses que variées, et ce malgré leurs origines géographiques communes ? Sans doute en encourageant les cinéphiles et les curieux à ne pas manquer la prochaine édition de Ciné Nordica, festival qui, d’année en année, gagne en ampleur sans perdre en qualité. 

N.B. : Difficile d’assister à toutes les projections organisées lors d’un festival. Les films que nous avons manqués méritaient certainement d’être vus, eux aussi. Espérons que cela pourra se faire à une autre occasion. 


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